06.10.2009

Contradictions

Le magnifique musée des lettres et des manuscrits présente jusqu'au 28 octobre l'exposition : "André Breton, d'un manifeste à l'autre". On peut y consulter les manuscrits des deux manifestes du surréalisme et autres documents. Si dans le premier manifeste Breton définit le surréalisme par rapport aux mécanismes de l'inconscient et à l'expression libre de la pensée, dans le second il  propose au surréalisme de  : "faire reconnaître le caractère factice des vieilles antinomies. [ car] Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas, cessent d'être perçus contradictoirement. Or c'est en vain qu'on chercherait à l'activité surréaliste un autre mobile que l'espoir de détermination de ce point.". Lorsque Picabia présente deux écoles, point de hiérarchie ni d'opposition, la même réalité à travers deux prismes qui nous invitent à créer une troisième image.

picabia001.jpg
Franis Picabia  - Deux écoles
La sainte Vierge d'Ingres - La sainte Vierge de Picabia - 1920

Ce n'est pas être excessivement hégélien, et le serait-on que l'on ne s'en excuserait pas, d'estimer que la contradiction est le seul moyen de parvenir à un niveau supérieur de conscience, chaque marche vers la connaissance étant le fruit d'oppositions systématiques. "Penser contre soi-même" disait Sartre. Seul véritable moyen d'avancer. Combien de dirigeants ont perdu le sens de leur action pour n'avoir plus entendu ni toléré les contradictions, étouffés par les courtisans et leur propre suffisance ? Pourquoi dès lors l'opposition et la contradiction sont-elles vécues le plus souvent comme des aggressions renvoyées en effet boomerang ? avoir un contradicteur est une chance, dès lors que cette contradiction relève de l'esprit critique et de la volonté de savoir et non uniquement de l'esprit de contradiction qui est la moindre des intelligences. Relevons qu'en ce domaine comme bien d'autres, les manifestes de 1924 et 1930 demeurent non pas d'actualité mais en avance sur notre temps.

21.09.2009

Particulier universel

Le musée Marmottant présentait jusqu'au 20 septembre une exposition consacrée à deux photographes académiciens : Lucien Clergue et Yann Arthus-Bertrand. Si leur entrée à l'Académie les rapproche sans doute dans le besoin de reconnaissance, leurs oeuvres ne peuvent être plus dissemblables. Lucien Clergue est né à Arles, il photographie Arles, la Camargue, sa culture et ses habitants. Il photographie dans un périmètre restreint des thématiques récurrentes : le sable, la mer, les marais, la corrida, le corps féminin, les amis. Des histoires de fidélité. L'étroitesse des thématiques et des lieux n'y fait rien : jamais Clergue ne fait la même photo, jamais il ne se répète et dans ses photos il revient sans cesse à la vie, au mouvement de la vie, aux traces de la vie, à la sublimation de la mort, à l'essence de la matière et de l'être.

Nu-de-la-plage-1971-c-Lucien-Clergue.jpg
Lucien Clergue - Nu de la plage - 1971

Chez Lucien Clergue, le singulier se déploie vers l'universel, l'instantané vers le permanent, l'anecdotique vers le symbolique, la surface des choses est montrée dans sa profondeur la plus extrême. C'est l'exact contraire que l'on rencontre chez Arthus-Bertrand : il a fait plusieurs fois le tour du monde pour prendre des photos qui sont toujours les mêmes. Mêmes types de cadrages, mêmes effets géométriques, mêmes effets de couleurs, même recherche de la sensation immédiate superficielle et qui ne parle guère. Les photos ne disent rien des lieux, ni de leurs habitants et encore moins de l'humain en général. Le particulier est ramené à un effet de style qui ne raconte ni son histoire ni notre histoire. Les effets de couleurs d'Arthus-Bertrand paraissent désespérément vains face à la puisance du noir et blanc de Clergue.

mais-clergue1960.jpg
Lucien Clergue - Maïs en hiver - 1960

Le débat demeure d'actualité : simplicité, sincérité, fidélité, profondeur et quête personnelle poussée jusqu'au bout qui permet de rejoindre l'universel d'un côté, recherche de l'effet, superficialité, absence de sens et au final colorisation du vide de l'autre. On ne s'étonnera pas que pour prendre ses photos l'un marche sur le sable et dans l'eau, foule l'arène ou éprouve l'amitié, et que l'autre survole le monde et ceux qui y vivent. Nouvelle illustration de l'adage selon lequel lorsque l'on veut dire des choses fortes il ne faut pas chercher à en dire d'extraordinaires.

02.09.2009

Un avenir ouvert

Dans une chronique précédente, j'évoquai le vieux Freud selon lequel tout serait joué dès l'âge de trois ans ! il ne manque guère de biologistes et neurologues pour essayer de démontrer scientifiquement, entendez avec des sciences dures et  non de vulgaires sciences humaines, qu'effectivement tout est joué. Le déterminisme biologique a la vie dure. Heureusement quelques voix font entendre une petite musique dissonnante avec ces discours fatalistes. Catherine Vidal est neurobiologiste à l'Institut Pasteur ce qui lui permet de connaître la plasticité du cerveau : "A la naissance, seules 10 % de nos connexions neuronales sont présentes. Le reste va se former ultérieurement en fonction des apprentissages et de l'expérience vécue. Le cerveau évolue tout au long de la vie...L'être humain n'est pas réductible à une machine cérébrale programmée dès le plus jeune âge".

esdalier de letre002.jpg
André Masson - L'escalier de l'être - 1969

La découverte du cerveau évoluant tout au long de la vie promet une longue vie à la formation tout au long de la vie et rend le concept encore plus opératoire. Elle envoie aux oubliettes les idées de nature prédéterminée ou de capacités préétablies. Si l'être humain est programmé, c'est avant tout pour apprendre. L'avenir est écrit....par nous.

27.08.2009

On a tous bien raison !

Il n'est pas nécessaire d'écouter pour entendre, mais parfois tentant d'écouter lorsqu'on entend. Dans le bus, dans le métro, dans la rue, au café, au restaurant, en tout lieu et en tout temps les conversations affluent aux oreilles de ceux qui n'y participent pas. Les sujets sont variés, parfois surprenants, trop peu souvent hélas, mais s'il fallait désigner LE sujet le plus fréquemment abordé, celui par lequel tout commence et finit il s'agirait certainement de celui-ci : j'ai raison. J'ai raison de penser ce que je pense, j'ai raison d'avoir eu le comportement que j'ai eu avec mon amoureux(se), mes collègues, mes ami(e)s, ma famille, j'ai raison de faire ce que je fais, j'ai raison de m'abstenir, j'ai raison de t'en parler...j'ai pas raison ?

Le_songe_de_la_raison - Goya.jpg
Goya - Le songe de la raison

La devise de la monarchie britannique "Never explain, never complain" est décidément bien lointaine. Se justifier et se plaindre occupent le temps et l'espace. Besoin de se rassurer ? doutes exprimé sous forme de certitudes ? demande d'être conforté ? consolé ? reconnu ? encouragé ? quel que soit son objet, la demande est manifeste. L'erreur est-elle aussi inadmissible qu'il faille toujours persuader, et se persuader, que l'on a raison ? et raison par rapport à quoi ? quelles valeurs, quelle éthique, quels principes, quelle cohérence ? voilà beaucoup de questions en fait, ai-je bien eu raison d'écrire cette chronique ?

Note : en complément, un texte envoyé par Nathalie Duffort qui raconte l'histoire d'un homme qui apprend de ses erreurs.

Portrait Yoann Services par N Duffort.doc

03.08.2009

Là où brille l'étoile

Eté 1944 : le débarquement vient d'avoir lieu sur les plages de Normandie, avec ses régiments de canadiens. André Breton est au Canada. Réfugié au Etats-Unis, il passe l'été en Gaspésie à la recherche d'agates sur les plages de Percé. Il découvre le rocher et l'ile Bonaventure : "Dans le rêve d’Élisa, cette vieille gitane qui voulait m’embrasser et que je fuyais, mais c’était l’île Bonaventure, un des plus grands sanctuaires d’oiseaux de mer qui soient au monde."

DSC04434.JPG
L'ile Bonaventure

Breton rapporte que sur l'ile Bonaventure sévit un ogre. La légende locale y verrait plutôt une sorcière : la gou-gou.
DSC04149.JPG
Kittie Bruneau - Le fantôme de la Gou-Gou

Logé avec Elisa, récemment rencontrée et qu'il ne quittera plus, à la pension "Le Havre", André Breton écrit l'un des plus beaux textes de la littérature française : Arcane 17.
DSC04170.JPG

On y trouve notamment cette description du Rocher Percé : "La géométrie d’un temps non entièrement révolu exigerait pour s’édifier l’appel à un observateur idéal, soustrait aux contingences de ce temps, ce qui tout d’abord implique la nécessité d’un lieu d’observation idéal, et si tout m’interdit de me substituer à cet observateur, il n’en est pas moins vrai que nul lieu ne m’a paru se conformer si bien aux conditions requises que le Rocher Percé, tel qu’à certaines heures il se découvre pour moi. C’est quand, à la tombée du jour ou certains matins de brouillard, se voilent les détails de sa structure, que s’épure en lui l’image d’une nef toujours impérieusement commandée. A bord tout signale le coup d’œil infaillible du capitaine, mais d’un capitaine qui serait un magicien aussi."
DSC04350.JPG
Quel est donc ce visage qui domine l'arche et qui n'est qu'un des multiples visages que la roche révèle à l'observateur ?
DSC04123.JPG

Breton encore : "Pourtant cette arche demeure, que je ne puis la faire voir à tous, elle est chargée de toute la fragilité mais aussi de toute la magnificence du don humain. Enchâssée dans son merveilleux iceberg de pierre de lune, elle est mue par trois hélices de verre qui sont l’amour, mais tel qu’entre deux êtres il s’élève à l’invulnérable, l’art mais seulement l’art parvenu à ses plus hautes instances et la lutte à outrance pour la liberté. A l’observer plus distraitement du rivage, le Rocher Percé n’est ailé que de ses oiseaux."
DSC04150.JPG
Kittie Bruneau - L'oiseau-esprit

Et Breton pour finir : "...Mais l’oiseau a gagné la confiance de l’enfant en l’instruisant des aurores boréales". Percé, lieu magnétique.

29.07.2009

De la contingence

Le parc de Miguasha, en Gaspésie, est classé au patrimoine de l'Unesco. Dans les falaises de schiste et d'argile plusieurs milliers de fossiles de plantes, d'insectes, d'animaux, certains datant de plus de 400 millions d'années, ont été mis à jour et sont présentés de manière très pédagogique. C'est parce que le poisson est un jour sorti de l'eau que l'homme existe. Aller à la rencontre des poissons n'est donc jamais qu'un retour aux sources !

DSC02517.JPG
Avant/Après (400 millions d'années)

La visite est également l'occasion de redécouvrir Stephen Jay Gould, paléontologue père de la contingence : "Les humains ne sont pas le résultat final d'un progrès évolutif prédictible mais plutôt une minuscule brindille sur l'énorme buisson arborescent de la vie qui ne repousserait sûrement pas si la graine de cet arbre était mise en terre une seconde fois (...) On est obligé à présent de regarder l'imposant spectacle de l'évolution de la vie comme un ensemble d'événements extraordinairement improbables, impossibles à prédire et tout à fait non reproductibles". Autrement dit, la contingence est la troisième voie entre le déterminisme (le chemin est tracé) et le hasard (il n'y a pas de chemin) : il y a un nombre fini de chemins  mais le fait de prendre l'un ou l'autre relève du hasard. La liberté des possibles en quelque sorte. Ainsi vue, l'évolution n'est pas un progrès mais la suite de l'histoire...

24.07.2009

Former pour l'éternité

Le Québec est un des berceaux de la recherche en pédagogie et en formation. Du coup, les libraires et bouquinistes regorgent d'ouvrages consacrés à l'éducation. Dans le lot : "Fantasme et formation", paru en 1975 chez Dunod (R. Kaes, D. Anzieu, L.V Thomas). On y apprend, notamment, que le désir de former procèderait d'un désir d'éternité, même s'il ne s'y réduit pas.

DSC02726.JPG
Baie d'éternité - Québec - Fjord du Saguenay

Une ballade dans la baie d'éternité a sans doute assouvi le fantasme puisqu'au moins temporairement a disparu tout désir de former....jusqu'à la fin des vacances !

Très bel été à toutes et à tous. Quelques clins d'oeil alimenteront ce blog pendant les vacances. L'actualité y retrouvera sa place à compter du 24 août.....2009.

04.07.2009

Le temps du regard

L'exposition "Une image peut en cacher une autre" se tenait au Grand Palais jusqu'au 6 juillet 2009. On pouvait y observer un manège étrange : les visiteurs scrutaient chaque tableau avec une attention particulière, prenaient le temps de l'observation, traquaient les détails, s'approchaient du tableau pour mieux voir, ou au contraire s'en éloignaient pour déterminer la bonne distance qui allait révéler le mystère de la peinture, de la photographie ou de la sculpture proposées à leur regard. Mais où donc se niche la chouette ? quel rocher figure une tête humaine ? quel paysage est un corps nu de belle endormie ? quel est le double de cet homme au chapeau ? ah oui, un lapin ! Que représentent ces 80 animaux taxidermisés ? le couple de leurs assembleurs.

28-04_12-26-57_noble-webster.jpg
Tim Noble / Sue Webster - British Wildlife - 2000

Spectacle inhabituel dans les expositions où la foule est souvent un flot continu qui défile devant les tableaux regardés avec plus ou moins d'attention, voire carrément oubliés comme la belle ferronière qui ne voit que le profil des visiteurs du Louvre qui cherchent la Joconde. Mais ici, le visiteur était prévenu : il faut regarder, le spectacle est invisible au premier abord, il faut en percer le mystère pour en jouir, le regard quotidien ne saisit que la surface des choses. Reste à ne pas oublier la leçon en sortant de l'exposition.

22.06.2009

Légalité intelligente

Fête de la musique, même à Paris il y a des Bodegas et des bandas. Celle-ci met de l'ambiance dans le quartier Saint-Paul. Un instrument attire mon attention : sur le cuivre un sticker avec la mention "Légalité intelligente" ! Photo et réflexions : qu'est-ce qu'une légalité intelligente ? sans doute une légalité non envahissante, qui ne régit que le strictement nécessaire (et non qui prétend tout régler de nos vies), qui est synthétique et très travaillée (faire chaque loi comme si l'on rédigeait la déclaration des droits de l'homme pourrait être la consigne donnée au législateur), qui est élaborée à partir de cas qu'elle généralise car telle est sa fonction (et non une loi pour chaque cas) et qui n'est pas modifiée avant que d'être appliquée. Soit à peu près systématiquement l'inverse de ce que font nos législateurs depuis plusieurs décennies.

DSC01866.JPG
Jean-Pierre Willems - Légalize intelligence

Mais après observation plus fine, déception. Le sticker sur le trombone disait "Legalize intelligence" et non "Légalité intelligente". La seconde appellation aurait été plus subsersive. Car à demander, même sur le mode humoristique, la légalisation de l'intelligence, on en demeure à demander encore à la loi de faire en nos lieux et place et on considère que la loi peut quelque chose pour l'intelligence. Non décidément, il était très bien ce slogan : "Légalité intelligente". Tous à vos banderoles !

25.05.2009

La loi de l'improbabilité

En ces temps d'incertitude économique, plus encore qu'en d'autres temps, il est demandé à la prévision de nous rassurer et de chasser nos doutes. Quel temps fera-t-il demain ? quand repartira la croissance ? que nous dessine l'avenir ? les prévisionnistes de tout poil, de l'économiste mathématicien assis sur sa science à la voyante qui lit en vous mieux que vous même, ont de beaux jours devant eux (ce n'est pas une prévision). Avant de faire tourner les modèles mathématiques qui nous garantiront que cela ira mieux demain, ou pire comme le dirait l'OMS qui a déjà annoncé trois fois l'apocalypse au cours des douze derniers mois, prenons le temps d'une expérience.

Placez dans un chapeau 100 papiers numérotés de 1 à 100. Faites tirer un papier par une personne normalement rationnelle. Le 27. Demandez-lui quelle était la probabilité de tirer le 27 : 1 sur 100. Et de ne pas le tirer : 99 sur 100. Que dit-on d'un évènement qui a 99 chances sur 100 de se produire : qu'il est probable. Et de celui qui a 1 chance sur 100 : qu'il est improbable. Concluez-en qu'entre l'évènement probable et l'improbable, c'est ce dernier qui est survenu.

exposition-mark-brusse.jpg
Mark Brusse - Tiens ? (rencontre improbable) -

Vous pouvez alors formuler la loi de l'improbabilité : Tout fait réel, si l'on examine ses origines, apparaît comme hautement improbable. L'oubli de cette loi fondamentale et le recours à la méthode probabiliste pour prévoir l'avenir explique pourquoi nous tirons si peu d'enseignements de l'histoire et pourquoi nous apprenons si peu, ou si mal, de nos expériences.

Toutes les notes