01/10/2014

Nouvel élan

Le secteur du travail temporaire est une des premières branches professionnelles à conclure un accord sur la formation dans le cadre de la réforme de la formation professionnelle. Certes, la loi obligeait les partenaires sociaux à conclure un accord avant le 30 septembre, mais l'injonction ne portait que sur les financements. Ici, c'est un accord complet qui a été conclu. Outre la reprise des innovations relatives aux dispositifs spécifiques de formation des travailleurs intérimaires, le nouvel accord est le premier à consacrer la notion d'investissement formation. Apparu dans la loi de sécurisation de l'emploi du 13 juin 2013, le concept n'a pas été défini. Il l'est ici pour la première fois. L'investissement formation c'est l'ensemble des moyens et ressources qu'une organisation mobilise pour développer le professionnalisme de ses salariés. Loin de l'approche fiscale de la fiscalité, il s'agit ici d'inciter l'entreprise à diversifier les approches de la formation et à ne pas s'enfermer dans les logiques restrictives qui étaient portées par l'imputabilité. Il s'agit en quelque sorte de donner une nouvelle impulsion, ou un nouvel élan. 

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La notion d'investissement formation est porteuse de dynamiques bien supérieures à celle de dépenses de formation. Elle conduit en effet à se poser la question de la nature des moyens consacrés à la formation, et pas seulement la question budgétaire, et induira rapidement une exigence de retour sur investissement qui conduira à s'intéresser davantage aux résultats, et donc à l'aval de la formation, qu'on ne le fait aujourd'hui. Ne pas partir du budget mais de l'impact des formations, voici une saine résolution qu'il va désormais falloir faire vivre dans les entreprises.  

27/09/2014

Juste une histoire : l'in(tro)spection

Le train du matin l’avait déposé sur un quai peu fréquenté avant de poursuivre son tortueux  cheminement dans la vallée que la brume dévoilait peu à peu, comme si la journée débutait sans conscience du temps et de l’après. L’homme qui l’attendait ne prît pas la peine de vérifier son identité, il le salua avec déférence et l’accompagna jusqu’à la voiture qui les mena, avec une lenteur cérémonieuse, au cœur d’un vallon que les montagnes environnantes encadraient sévèrement et qu’occupait presque entièrement des bâtisses de briques rouges et noires dont les cheminées alimentaient sans fin le brouillard matinal de leurs fumées grisâtres.

Lorsqu’il sortit de la voiture il  se trouva face à une délégation toute masculine, plus immobile encore que les sapins des montagnes, ce qui se vérifiait aux membres des cinq hommes, rigides malgré le vent qui commençait à s’engouffrer dans la vallée comme pour accélérer son réveil. Une main toutefois se tendit et des lèvres s’entrouvrirent : « Muller, Directeur, à votre service ». La phrase avait été prononcée d’un trait, comme un seul mot. Le ton n’incitait pas à la réponse, il n’y en eût donc pas. Aucune explication supplémentaire n’étant nécessaire, le groupe se dirigea vers les ateliers de l’imposante usine métallurgique. A l’intérieur, les bruits qui n’étaient lors de l’entrée sur le site que de lointains échos d’une probable activité humaine, devenaient fracas et vacarmes de pistons, presses, marteaux pilons, treuils, chaînes, wagonnets, scies, ébarbeuses, tours, fraiseuses et autres machines outils qui emplissaient le vaste espace dans un rigoureux ordonnancement tracé par de non moins rigoureux ingénieurs. La chaleur des fours à métaux semblait donner plus d’ampleur encore aux frappes métalliques qui se succédaient sans relâche jusqu’à former un bruit continu. Il devenait difficile de se parler, mais comme l’on ne se parlait guère, personne n’y prêta attention. Après quelques minutes, le groupe s’arrêta devant la seule machine à l’arrêt de l’usine. Le directeur montra au visiteur d’un geste sec un élément de la presse à forger.

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Avant de s’approcher, l’homme sortit de sa sacoche un carnet et un crayon. Il nota quelques phrases, s’approcha de l’endroit désigné, regarda longuement les tôles, leur assemblage, les éléments amovibles, prît le temps de faire quelques dessins, de rédiger encore plusieurs paragraphes, sans se soucier des cinq hommes qui, dans son dos, attendaient sans un geste qu’il eût terminé. Une fois le travail d’examen achevé, le visiteur  ne se retourna pas immédiatement. Il fixa son regard sur la presse et l’image du bras de l’ouvrier écrasé par le piston aveugle s’ancra dans son esprit. Alors il revînt au groupe. Les bruits assourdissants lui étaient déjà familiers et il s’aperçût à peine qu’ils avaient quitté le bâtiment, traversé la cour et repris leur posture initiale devant la voiture. De nouveau Muller, Directeur, s’approcha de lui et indiqua combien il était indispensable de remettre rapidement en route la presse car le manque à gagner s’accumulait et, comme il avait du le constater, la machine ne présentait aucune défaillance, l’accident survenu étant dû à l’inattention coupable d’un ouvrier qui n’était pas parmi les meilleurs. Le visiteur salua Muller, Directeur, et monta dans la voiture. Sur le quai de la gare, il n’y avait guère de voyageurs, toute présence humaine semblant s’être dissipée, comme la brume matinale. Le trajet du retour fût mis à profit pour rédiger le rapport qu’il dicterai demain à son bureau en distinguant les recommandations pour l’usage du matériel, la proposition de modification de la classe de risque dans laquelle se trouvait l’entreprise et le montant de l’indemnisation de l’ouvrier amputé. Lorsque tout ceci fût noté, Franz Kafka prit une inspiration et sortit de sa sacoche une nouvelle pochette de feuillets manuscrits, sur laquelle figurait un titre « La métamorphose ». 

Juste une histoire. 

26/09/2014

Enfumés

Pour l'hebdomadaire, cela devient un marronnier, comme le salaire des cadres, les prix de l'immobilier ou les francs-maçons. Avec les mêmes techniques : on ressort les articles de l'année précédente, on relooke un peu, on ajoute trois infos et surtout, surtout, on soigne la titraille. Et c'est la que la ligne jaune est franchie. Parce que des articles approximatifs, écrits à la va vite, sans enquête sérieuse, sans vérification, en reprenant de vieilles informations, c'est hélas classique. Mais un titre délibérément mensonger et aussi grotesque, cela s'appelle du racolage sur la voie publique et ce n'est pas à l'honneur de ses auteurs. Je ne sais pas si la déontologie est enseignée dans les écoles de journalisme, mais comme Le Point n'aime guère la formation, les journalistes ont du passer à côté de celle-là aussi. Parce que c'est tout de même la vingt six millième fois que l'on explique que les 32 milliards de la formation cela ne veut rien dire parce que ce chiffre amalgame des cotisations, des coûts directs, des salaires, la formation des salariés, des jeunes, des fonctionnaires, des demandeurs d'emploi, etc. Et que 32 milliards en fumée cela laisse penser que l'ensemble de ces sommes ferait l'objet de détournements ou d'escroquerie. Le véritable scandale, il est plus dans les pratiques journalistiques que dans la formation. Et au final, c'est le lecteur qui est enfumé. 

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Pour qui voudrait savoir ce qu'est le journalisme de caniveau, la lecture de l'hebdomadaire serait une bonne formation, si le fait de payer 3,80 le numéro ne frisait pas l'escroquerie. Car on apprend qu'il est scandaleux d'organiser des formations  à la retraite ou aux langues régionales (l'alsacien en l'occurrence). Et le pire c'est que l'auteur s'esclaffe car la formation n'exige pas que l'on habite l'Alsace ! à ce compte, pourquoi former aux langues étrangères des français habitant en France ? même ironie pour les formations aux gestes et postures censées éviter le mal de dos. Pour l'auteur une formation loufoque. On lui conseille de travailler un peu et de regarder le coût pour la sécu des mauvaises postures. Et plus fondamentalement, Béatrice Parrino, auteure de l'article, décrète que le système est inefficace et qu'il devrait bénéficier en premier lieu aux chômeurs. Et bien non, le système de formation continue bénéficie en premier lieu à ceux qui travaillent parce que ce sont eux qui en ont le plus besoin pour effectuer leur travail et que la formation ne créé pas l'emploi : elle l'accompagne. Quant à l'inefficacité, on attend que l'on nous explique en quoi les millions de formation réalisées chaque année sont inefficaces mais tous ceux qui crient au loup sont bien incapables de fournir une seule évaluation sérieuse qui ne relève pas du préjugé. Bref, il y a de quoi s'énerver, car la formation a besoin, comme tout système, d'évoluer, de se réformer et de gagner en efficacité, mais ce n'est pas avec des cochonneries de ce genre que l'on fera avancer le moindre schmilblick. Au fait, c'est qui déjà le directeur du Point ? Franz Olivier Giesbert, dit FOG et l'on comprend mieux, avec Mr Brouillard, qui est l'enfumeur. 

22/09/2014

Apprend-on de l'expérience ?

Parfois, mais en tous les cas pas de manière automatique, comme l'actualité nous le confirme. L'expérience est, au même titre que la formation, une modalité potentielle d'apprentissage. Mais de la même manière que l'on peut traverser une formation de manière totalement transparente, on peut ne tirer aucun profit de l'expérience. Car au final, c'est moins l'expérience qui est déterminante que la manière dont nous l'appréhendons, l'analysons et au final en tirons profit ou pas. Comme dirait Alain Juppé, on ne change vraiment jamais, mais on peut s'améliorer ou se dégrader selon les cas. 

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A-t-on appris de l'échec du DIF ? a-t-on tiré les leçons du fait que de restreindre à priori le champ du DIF (c'est le droit exclusif du salarié, pas de DIF sur les formations d'adaptation, pas de hors-temps de travail pendant les congés payés, etc.) n'a permis ni son appropriation ni son développement ? a-t-on, plus fondamentalement, appris que lorsque l'on construit un dispositif en le verrouillant par crainte des détournements on créé dès le départ les conditions de son échec ? la réponse à ces questions est non si l'on se fie à ce qui se trame sur les processus de gestion du Compte personnel de formation. Imposer au salarié de saisir sa demande sur le portail du CPF pour vérifier que l'initiative vient de lui, interdire aux entreprises de servir de boîte aux lettres avec l'OPCA pour les demandes de leurs salariés, reporter la charge sur l'utilisateur, tout cela par crainte de la "récupération" du CPF par les employeurs, c'est tout simplement instaurer la défiance en mode de fonctionnement généralisé et créer les conditions de l'échec. On attend le salarié illettré qui fera sa demande en ligne pour suivre une formation du socle de compétences. Mais vu de loin, de très loin, il pourra bénéficier du conseil en évolution professionnelle. Car dans le monde de ceux qui imaginent tout cela, le fait que les salariés illettrés se rendent spontanément à POLE EMPLOI pour être accompagnés pour remplir une demande de formation sur internet, et bien c'est possible. Restons optimiste, il est encore temps de faire autrement. Mais pour cela, il faudrait avoir l'humilité d'apprendre de ses expériences. 

21/09/2014

Le jardin des listes

La mise en oeuvre du Compte personnel de formation le 1er janvier 2015 suppose que soient élaborées des listes de formations éligibles. Pourquoi des listes ? pour concilier la liberté de choix de l'individu et la régulation de ce choix qui, étant financé par la mutualisation, ne peut consister en une simple distribution de chèques formation. Des listes seront donc adoptées par les partenaires sociaux au plan national interprofessionnel, national sectoriel et régional interprofessionnel. 

Première remarque, il s'agira davantage de listes de certifications que de listes de formation. Ainsi l'a voulu la loi qui demande que les partenaires sociaux choisissent des formations qui conduisent soit à des titres du répertoire national de la certification professionnelle (RNCP : titres et diplômes reconnus par l'Etat), soit à des Certificats de qualification professionnelle (CQP créés et délivrés par les branches professionnelles), soit à des certifications inscrites à l'inventaire (certifications non diplomantes), soit à des formations du programme régional de formation. Soit au total, un choix parmi plus de vingt mille certifications et quelques milliers de formations. Un véritable jardin des délices dans lequel il devrait y en avoir pour tous les goûts. 

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Hyeronymus Bosch - Le jardin des délices

Mais dans ce flot comment choisir ? le COPANEF, chargé d'établir la liste nationale interprofessionnelle, a fait le choix de rendre publique la méthode utilisée tant au niveau des objectifs assignés à la liste, des critères de choix que de l'articulation avec les autres listes. Bel effort de transparence y compris sur le calendrier puisqu'il est annoncé que la première liste sera constituée à partir des titres RNCP et des CQP et qu'elle sera complétée en début d'année par les certifications inscrites à l'inventaire, lequel devrait connaître sa première version d'ici le mois de décembre. 

Prochain rendez-vous fin octobre donc pour l'élaboration de la première liste sur la base de la méthode présentée ci-dessous qui a mis de côté le malthusianisme et fait le choix d'un système certes régulé, mais ouvert. L'avenir nous dira si ces listes constituent bien pour les bénéficiaires un jardin des délices. 

Critères de sélection Liste Nat Interpro vf.pdf

20/09/2014

Juste une histoire : une belle journée

Pas possible. Ce n’était pas possible. Emmanuel avait refait tous les calculs, vérifié toutes les séries statistiques, intégré tous les aléas, soumis à l’épreuve de la modélisation toutes ses hypothèses, plongé dans l’ensemble des bases de données qui lui étaient accessibles, soit l’intégralité des bases documentaires officielles plus un nombre significatif de bases non officielles dont même le plus paranoïaque des complotistes ne pouvait soupçonner l’existence, il avait vraiment tout envisagé et il en était certain : ce qui était en train de se produire n’était tout simplement pas possible. Et quand ce n’est pas possible, c’est impossible. Et pourtant c’était en train de survenir.

Suite à la énième annonce de baisse des minimas sociaux, de suppression de prestations en matière de santé, de logement, de famille et d’éducation, suite au plan de modernisation de l’appareil productif, autrement dit la liquidation de milliers de salariés qui  ne demandaient qu’à travailler encore, comme avant, et à qui il allait falloir expliquer que tout est précaire, même la vie et surtout le travail fourni par d’autres et qu’il faudrait désormais se prendre en main parce que les modes de production avaient changé, on prévoyait même d’aller jusqu’à dire qu’il y avait d’autres manières de tirer parti de leur valeur ajoutée sans que plus personne ne voit là une analyse qui ait un lien quelconque avec le marxisme, terme qui était devenu quasiment synonyme de ringardise à l’issue d’une discrète mais tenace guerre idéologique comme les aiment les publicitaires non seulement parce que leur travail les amuse mais en plus parce qu’il est fortement rémunérateur, suite donc aux réformes indispensables pour sauver notre modèle social qui commencent toujours par le liquider, Emmanuel et ses semblables, c’est à dire les gens qu’il avait fréquenté dans sa jeunesse et avec qui il travaillait, eurent la surprise de constater que les quelques manifs attendues s’étaient changées en révolte de rue, que la révolte de rue prenait un tour insurrectionnel et que des barrières étaient tombées sans qu’on ait prévu que cela puisse arriver. Et à propos d’arriver, Emmanuel entendait de plus en plus distinctement les cris, slogans, rires et hurlements de la foule qui avait investi le Ministère dont la mise à sac avait commencé.

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 Emmanuel  se concentra sur quelques souvenirs malgré l’appréhension qui le gagnait et que seule l’incrédulité maintenait à un niveau supportable. Il avait étudié la psychologie des foules, lu La Boétie et la servitude volontaire, et deux convictions s'étaient ancrées en lui. Celle que plus on est nombreux moins on est intelligent, proposition non réversible pensa-t-il en souriant, et celle que plus il y a foule et moins la manipulation a besoin d'être sophistiquée. Mais ces pensées rationnelles ne lui seraient d’aucun secours lorsque des épaules fortes exploseraient la porte de son bureau et que des mains plus larges que sa tête s’abattraient sur son corps qui tentait par divers subterfuges, dont l’abstinence alimentaire, de ressembler à un corps sportif. A ce moment là, il aurait été logique d’avoir peur.

Mais avant de céder à la panique, Emmanuel eût un doute rationnel et passager : avait-il intégré la probabilité qu’un manipulateur de foules surgisse brusquement, non repéré par le système, non fiché par les RG, inconnu au bataillon, et que soudain, la suppression du RMI pour tous ceux qui refusaient les travaux d’intérêt général ou peut être une autre des mesures de régulation budgétaire ait suscité une prise de conscience individuelle conduisant à un mouvement collectif ? il avait pourtant vérifié pour tous les pays, avec toutes les données disponibles, que si les conditions sociales se détérioraient mais restaient en dessous d’un certain seuil de dégradation (vous croyez pas que je vais vous filer le taux non plus !) et qu’une part de la population  (toujours pas de taux, secret d’Etat) continuait à avoir plus à perdre qu’à gagner, il n’y avait JAMAIS de réaction sociale dangereuse, au-delà des quelques soubresauts habituels que l’on sait parfaitement canaliser, lorsqu’on ne les suscite pas pour offrir un défouloir qui est le vrai garant de la résignation.

Alors qu’est-ce qui avait foiré ? pourquoi cette foule qui s’approchait de son bureau et qu’il imaginait déjà lui faire un mauvais sort ?

 Il n’eût pas le temps de répondre à cette question. Le radio réveil branché sur BFM économie venait d’ouvrir ses vannes et d'interrompre le sommeil d’Emmanuel. Il était 6h30 du matin. Il avait plutôt bien dormi, pas de transpiration intempestive, le rythme cardiaque était régulier, aucun souvenir d’un mauvais rêve, mais avait-il seulement rêvé ? pas le temps de se poser vraiment la question, la douche, un café, un jus de carotte et direction le Ministère, il ne fallait pas être en retard à la réunion interministérielle programmée pour décider des derniers arbitrages en matière d’économies à réaliser sur les prestations sociales. Dehors, le soleil matinal offrait la promesse d’une belle journée. 

Juste une histoire.

19/09/2014

Finkielkraut, le réel et le droit

Alain Finkielraut a des obsessions et elle ne sont guère joyeuses : la disparition du monde classique, la fin de la littérature, la remise en cause de l'ordre établi, l'irruption de comportements qu'il ne comprend guère, l'envahissement par la technologie et quelques autres sombres idées fixes. On le remarquera, l'optimisme n'est chez lui ni un naturel, ni une volonté. Et d'ailleurs les optimistes technophiles comme Michel Serres le désespèrent. Parmi les leitmotivs de Finkielkraut, comme chez tous les déclinistes, l'idée fortement ancrée que tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont dans le déni du réel. Réalité le recul du niveau des élèves, la prolifération des femmes voilées, les parisiens scotchés à leur smartphone et à candycrush dans le métro,...toutes occasions de vérifier qu'il a bien raison de penser ce qu'il pense. Sauf qu'à ne voir que les smartphones il ne voit plus le reste. Le fait que la proportion de lecteur de livres papiers soit plus importante chez les personnes ayant le plus de technologie (ordinateur, smartphone, tablette...) que chez les autres lui demeure étrangère. Bref une réalité certes, mais très parcellaire. Très classiquement, et malgré ses dénégations, Finkielkraut n'a pas franchi le cap de penser contre lui-même, mais n'est pas Sartre qui veut. 

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Robert Capa - Homme réel mourant pour des idées

Mais ce soir, il n'était même plus question de réel. S'embarquant sans béquille ni lumière sur des terrains inconnus, voici que Finkielkraut nous annonce que le CDI est une protection telle que les entreprises ne peuvent embaucher car elles savent qu'il leur sera impossible de se séparer d'un salarié incompétent et que s'il venait à un chef d'entreprise l'hasardeuse idée de procéder à un tel licenciement, il se retrouverait illico aux prud'hommes. Rappelons donc un petit morceau de réalité : chaque année plus de 800 000 salariés sont licenciés, dont les deux tiers pour motif personnel, le plus souvent lié à une faute ou une insuffisance. Et sur ces deux tiers, le taux de contentieux est inférieur à 25 %, soit environ 180 000 contentieux par an pour 18 millions de salariés. Un taux de 1 % de conflictualité judiciaire. Finkielkraut, comme tous les pseudos-réalistes, cherche ses clés sous la lumière du lampadaire et il est persuadé que ce qu'il voit est identique à ce qu'il ne voit pas, ou plus. Autrement dit, il est persuadé que ce qu'il connaît lui permet de juger de ce qu'il ne connaît pas. Ce qui on en conviendra, n'est pas très réaliste. 

16/09/2014

Le meilleur est avenir

C'est donc entendu, le code du travail devient un bréviaire managerial en indiquant quand, comment et pourquoi employeurs et salariés doivent prendre le temps de se parler. La loi du 5 mars 2014 n'échappe pas au mouvement qui prévoit un nouvel entretien obligatoire, sous la forme d'un "entretien professionnel". L'appellation n'est pas très heureuse, puisqu'un entretien professionnel, au format très différent, avait déjà été créé en 2004. Mais pourquoi donc un nouvel entretien ? pour parler d'avenir et c'est là que les difficultés commencent. 

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Aborder dans un entretien le travail effectué, l'atteinte des objectifs, les moyens d'accompagnement nécessaires, rien de plus simple. L'activité est un support objectif sur lequel on peut s'entendre. Mais devoir envisager avec chaque salarié les perspectives d'évolution de l'emploi occupé à deux ans et les perspectives d'évolution du salarié à la même échéance, c'est une autre paire de manche. On pourra toujours essayer de nourrir l'entretien avec la politique de formation, de mobilité, l'utilisation envisageable du Compte personnel de formation ou encore recueillir les souhaits des salariés. Mais il faudra bien parler d'avenir, sans que chaque manager ne le peigne à ses couleurs, sans que chaque perspective ne prenne forme d'un engagement et sans que les scénarios envisagés ne constituent des limites à l'invention de l'avenir. Autant dire que ce n'est pas gagné, même si le meilleur est toujours avenir. 

SUPPORT ENTRETIEN PROFESSIONNEL.pdf

15/09/2014

Une illusion d'Etat de droit

On sait depuis le 5 mars 2014 que la durée des périodes de professionnalisation va être allongée pour éviter que le dispositif ne soit détourné vers le simple financement du plan de formation. On sait depuis le mois de juin que la durée minimale sera fixée à 70 heures et que le décret paraîtra à la fin de l'été. Il est paru le 22 août. Et là, panique à bord dans les OPCA : quid des demandes en cours, des dossiers à venir, des engagements, des financements. Le Conseil d'administration ne peut-il décider de reporter l'entrée en vigueur de la mesure (un conseil d'administration d'organisme paritaire qui vote pour savoir si la loi doit être respectée ou non cela s'est déjà vu), ne peut-on considérer que la règle ne vaut pas, bref que fait-on ? 

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Comme souvent en France, on appelle l'Etat à la rescousse. Et la DGEFP devrait nous dire prochainement que les dispositions du décret du 22 août, juridiquement valides depuis le 23, ne s'appliqueront en fait, à titre dérogatoire, qu'à compter du 1er janvier. Si tel était le cas, et au-delà du cas des périodes de professionnalisation, ce serait une fois de plus reconnaître que la règle ne vaut pas plus qu'un courrier de l'administration, qu'il suffit d'un bon lobbying pour remettre en cause ce qui est voté et que si nous sommes censés être égaux devant la loi, certains le sont plus que d'autres. Bref, nous aurons encore l'exemple d'un Parlement qui fait trop de lois et d'une administration qui encourage à ne pas les respecter. Belle pédagogie pour l'Etat de droit qui dans ces conditions tend à devenir une illusion. 

14/09/2014

Juste une histoire : capsule

Il était arrivé depuis peu au collège. Pour la majorité des élèves, cette arrivée était tout d'abord passée inaperçue. Habillé d'un costume verdâtre passe-muraille trop grand pour lui, pourvu d'une mèche capot qu'il rabattait sur son haut de crâne d'oeuf déjà dégarni, doté d'une proéminence stomacale qui n'apparaît d'ordinaire qu'à des âges plus avancés, le nouveau pion ne payait pas de mine et aurait pu passer pour un prof hésitant et un peu falot qui voyait en chacun de ses élèves un artisan potentiel de ses nuits blanches. Il remplissait assez bien toutes les conditions pour que personne ne se souvienne jamais qu'il était un jour passé par le collège. Sauf que c'était une peau de vache, un petit tyran de service qui jouait au dictateur, un jubilant du petit pouvoir qui avait été remis entre ses mains molles et moites et qu'il pétrissait avec la joie perverse de ce qu'il fallait bien appeler un salopard. Il s'était mis en tête de faire respecter toutes les règles les plus absurdes : ne pas s'asseoir sur le bord d'un trottoir, rester derrière la ligne blanche marquant la limite de la cour sans pouvoir récupérer le ballon qui s'était égaré, se voir confisqué le moindre objet jugé par lui intempestif, tels ces nunchakus qui sortaient parfois des cartables parce que si l'époque n'était plus à la fureur de vivre c'est que Bruce Lee l'avait transformée en fureur du dragon. Mais sa grande ambition, au despote adipeux, c'était que plus personne ne se livre à cette débauche folle qui consistait à appliquer ses lèvres sur celles d'un(e) autre, geste totalement libidineux et dépravé connu sous le nom de baiser. Bref, le bien nommé pion, ou petite pièce ronde, était une boule de pathologie qui passait son temps à emmerder le monde. 

Aussi, le voir débouler un matin la mine pâle, la jambe traînante et la grimace vissée sur le visage enchanta tout le monde. Apprendre par la suite qu'il s'était salement déboîté le genou et qu'il allait sûrement devoir être opéré, gage d'une absence prolongée puis d'une grande difficulté à parcourir tous les recoins du collège, suscita l'enthousiasme et valût à quelques collégiens qui sortaient d'un cours de sciences naturelles sur le corps humain d'imaginer qu'il s'était pété la capsule du genou, et au pion d'y gagner illico ce surnom de capsule, répété à l'envie devant lui sans qu'il n'y comprenne rien, ni aux rires qui allaient avec. 

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Des années plus tard, l'un des collégiens ayant affublé l'épouvantail des bacs à sable du sobriquet capsulien, discutait avec quelques amis dont l'un avait fréquenté, bien après lui, les mêmes chaises raides sur lesquelles il était demandé de se tenir droit et d'écouter en silence parfois pendant 8 heures par jour, ce qui demanderait à vérifier si cela n'entre pas dans la définition moderne de la torture. Comme à l'accoutumée, la conversation porta vite sur les personnes : avait-on eu les mêmes profs, le gros dégueulasse aux tâches de transpiration sur le costard qui enseignait la physique, la merveilleuse eurasienne qui donnait du charme aux graphiques économiques dans lesquels les garçons voyaient des courbes engageantes, la prof de maths qui n'eût qu'un fou rire dans sa vie professionnelle lorsqu'un élève dit "la combinaison de qui ?" parce qu'il en avait oublié l'auteur, et quelques autres :

"Et chez les pions, il restait qui lorsque tu es arrivé ? 

- Je ne me souviens plus que d'un seul, un sacré salaud, on l'appelait capsule...

- Mais pourquoi capsule ?

- on l'avait appelé comme ça parce qu'il avait une tête de capsule appolo...

- Tu en es sûr ? 

- Certain, c'est nous qui avons trouvé le surnom". 

Juste une histoire.