23.10.2009

Sérendipité

La trouvaille heureuse ou le hasard innovant, telle pourrait être la définition de la sérendipité. Même si le terme peut prendre des acceptions différentes selon les domaines, il traduit l'idée que l'on peut trouver ce que l'on ne cherche pas et que le hasard place parfois sur notre route des découvertes qu'il nous appartient de ne pas négliger. Il peut s'agir, par exemple, de diapositives qui ont supporté pluie, chaleur et froid dans un grenier et en ont profité pour offrir un festival de couleurs grace à une sarabande improbable de la gélatine.

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La loire à loisir - Photo jp willems

Ou encore d'une photographie errative de reflets dans un canal vénitien, par jeu dans un instant de disponibilité au temps, qui se transforme en tableau de Miro ouvrant des espaces poétiques inattendus.
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Les belles passantes - photo jp willems

Mais comment favoriser la sérendipité ? tout d'abord par l'action. Il n'y a de hasard que dans l'action. Ensuite par la disponibilité, encore faut-il voir et être prêt à voir ce que l'on n'attend pas. Enfin par la généralisation du singulier. Confronté à un évènement unique, il s'agit d'entrevoir la possibilité qu'il ait une portée autre qu'éphémère et de ne pas le réduire à l'instant de sa première production. Une action disponible et singulière, voilà qui est peut être l'explication de la phrase apparemment provocatrice de Picasso : "Je ne cherche pas, je trouve". A vous de jouer en profitant d'un week-end un peu plus long qu'habituellement. Une heure à perdre ? essayez la sérendipité.

07.09.2009

Faire confiance

Entendu ce matin l'angoisse d'une mère après la fermeture d'un lycée en région parisienne pour cause de grippe : "Les enfants on sait bien que s'ils n'ont personne derrière eux, ils n'apprennent pas. Cette semaine il va lire un peu mais c'est une semaine perdue....". Voici l'école ramenée à ce qu'elle demeure dans bien des esprits : une caserne où l'apprentissage ne s'effectue que sous contrainte. On s'étonnera ensuite que toutes les enquêtes démontrent que les enfants s'ennuient à l'école. La grippe et pourtant l'occasion de faire évoluer le modèle : mise à disposition de ressources, dialogue entre l'élève et l'enseignant, apprentissage par l'expérience, chemin vers l'autonomie...Mais tout ceci n'est possible que si dès le début l'autonomisation est au coeur du projet et des méthodes, sinon en plaçant en situation d'auto-apprentissage quelqu'un qui n'a jamais été confronté à cette situation, vous le conduisez  inévitablement à l'échec qui renforcera vos convictions que décidément, on ne peut faire confiance.

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Dado - L'école - 1960

Cette suspicion a priori ne s'arrête pas à l'école. Elle a également cours dans l'entreprise : la France est un des pays occidentaux où le travail à distance est le moins développé et le peu de confiance placé dans le salarié n'y est sans doute pas étranger, pas plus que le besoin de contrôle. Saluons à cette occasion l'accord signé chez Alstom au mois de juillet dernier sur l'articulation entre la vie privée et la vie professionnelle. Un accord qui vise à responsabiliser et non à infantiliser mérite d'être salué : l'entreprise met en place des outils pour un meilleur confort de travail. Managers et salariés, il reste à vous faire confiance et à ne pas en démériter.

04.09.2009

Prendre sans attendre

Courte chronique de soir de déplacement, tenant en un principe : l'instruction comme la liberté ne se donne pas, elle se prend. Si vous avez reconnu Jacques Rancière, il s'agit pour vous d'une évidence, et si vous ne l'avez pas reconnu, cela peut ne rien enlever à l'évidence.

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Coldplay - Liberté guidant le peuple

Veillez donc à prendre, vous pourrez vous surprendre à vous éprendre !

03.09.2009

Eloge du mouvement

L'hyperactivité est considérée comme une qualité chez les présidents de la République et comme un défaut, voire une pathologie, chez les enfants. Sans doute faut-il distinguer le bougisme, la trépidation et la trépignation du véritable mouvement, celui dans lequel on peut s'établir et qui nous donne la satisfaction de la beauté du geste. Dans "La Montagne de l'âme", cette phrase de Xao Xingjian : "La vie n'a, à l'origine, aucun but : il suffit d'avancer. C'est tout !". Perdus dans la forêt, les frères du Petit Poucet sont condamnés à périr par immobilisme. La décision d'avancer les sortira d'affaire.

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Johannes De Flandres - Délivrance - 2009

Loin de moi l'idée de penser que celui qui n'avance pas recule. Comme le dit Jean-Marie Luttringer, faire demi-tour c'est déjà aller quelque part ! Les chercheurs pourraient nous enseigner que la découverte suppose que l'on ne sache pas précisément où l'on veut aller, sinon il ne s'agirait que de vérifier mais pas de découvrir. La véritable innovation suppose une certaine part d'errance. Voilà qui permet peut être de comprendre cette phrase de Rousseau dans Emile ou de l'Education : "Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducation ? ce n'est pas de gagner du temps mais d'en perdre". Si cette phrase vous demeure obscure ou vous paraît paradoxale, prenez le temps d'en perdre pour en trouver le sens.

25.08.2009

Le myope voyant

Lucien Clergue présente à Arles, à l’Abbaye de Montmajour dans le cadre des Rencontres de la Photographie, qu’il a fondées il y a 40 ans, des photos de corrida et de nus superposées à des peintures, souvent religieuses. La double exposition du film n’aboutit pas à la fusion des images, comme le ferait l’informatique, mais à une image unique porteuse de ses propres émotions, références et lumières. Une photo est-elle autre chose que de la lumière projetée et le regard du photographe une manière personnelle d’éclairer le monde ?

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Lucien Clergue - La chute des anges

Lucien Clergue est myope. Très myope. Il porte de lourdes et peu esthétiques lunettes. Il y voit donc mal. Voilà pourquoi il nous aide à voir et nous dévoile.

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Jocaste ensorcelée                        La passion de Saint-Martin

L’invitation de Lucien Clergue, au-delà de la promenade esthétique, corporelle et fantasmatique à laquelle il nous convie avec ses photos en devient plus profonde : utiliser nos limites pour bousculer nos limites, faire de nos handicaps des atouts ou encore refuser de subir pour mieux s’approprier. Le plaisir, avec Lucien Clergue, est aussi pédagogique.

19.08.2009

Vive l'école moderne !

Il y a tout juste 100 ans, Francisco Ferrer était fusillé, debout et non à genoux comme le voulait l’usage, pour avoir participé à l’insurrection de Barcelone. Ses derniers mots furent : « Vive l’école moderne ».

Inspiré des idées d’Elisée Reclus et de Paul Robin, son projet pédagogique visait à introduire des méthodes actives d’enseignement basées sur la découverte et le lien étroit entre l’enseignement et les activités extérieures. Des écoles furent ouvertes en Espagne, aux Etats-Unis, ou encore en Suisse, à Lausanne où l’école Ferrer affichait le projet suivant : « L’instituteur de l’Ecole Ferrer a pour principe de constamment faire appel à la bonne volonté, à l’énergie, à l’attention, à la recherche, à l’observation même de l’enfant. Nous ne donnons pas de résultats tout faits. Nous ne présentons jamais une science parfaite, mise au point par les devanciers et devant être ingurgitée telle quelle. Nous faisons si possible tout trouver ». C’est qu’il s’agit de ne pas habituer à toujours croire et ne jamais rien savoir, comme le disait Rousseau, et ne pas faire de l’école le lieu d’un seul apprentissage, celui de la docilité.

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Man Ray - Juliet et Margaret

Rappelons que Man Ray fut élève de l’école moderne de New-York, le Ferrer Social Center. Faut-il faire un lien avec la liberté d’esprit, le jeu, l’envie d’expérimentation et de découverte qui anime toute son œuvre ? En tout cas, le centenaire est l’occasion de constater que le programme de Ferrer reste à mettre en œuvre : « un enseignement concret, pratique, vivant ; la coéducation des sexes ; pas de devoirs à la maison ; ni religion, ni politique dans les leçons, ni morale en préceptes ; ni punitions, ni récompenses ; appel constant à l’énergie propre de l’enfant ; consultation des parents ; collaboration des gens de métier ». Etudiants, lisez Ferrer pendant vos cours magistraux.

28.07.2009

Naïveté créative

Ils surgissent de la brume sans prévenir, processionnaires venant de la mer du Saint-Laurent pour aller où ? le grand rassemblement de Marcel Gagnon s'opère sur une plage de Gaspésie au pied de la maison de Marcel Gagnon qui emprunte aux inspirés du bord des routes, ceux qui laissent aller leur désir et lui donnent formes.

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Marcel Gagnon - Le grand rassemblement

Marcel Gagnon écrit des poésies, sculpte des personnages énigmatiques, recouvre sa maison de figures improbables et peint des motifs naïfs. La naïveté est présente dans ses textes et dans ses peintures, elle confine parfois à la guimauve et la qualité fait souvent défaut aux productions. Pour autant, elle est porteuse de désinhibition et source de créativité. Qu'importe que le chef d'oeuvre ne soit pas au rendez-vous, partageons le plaisir que s'est autorisé Marcel Gagnon de ne jamais cesser de faire des pâtés de sable.
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Marcel Gagnon - Le grand rassemblement

Par différentes associations, le chemin de Marcel Gagnon m'a mené à Marc Tessier, bédéiste Québecois qui va publier  "A la brunante sur une plage d'agates", roman-photo racontant le trajet d'Alfred Pellan et Paul-Emile Borduas en 1944 pour aller rencontrer André Breton en Gaspésie. Une image du livre :
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Marc Tessier 2009

Autre rassemblement, autres pâtés de sable : où sont les votres ?
Pour ceux que le travail de Marc Tessier intéresserait : http://likeanacidtrip.blogspot.com/

Quand à la rencontre d'André Breton et de la Gaspésie à l'aune du Rocher Percé, elle fera l'objet d'une prochaine chronique.

07.07.2009

La racine de la leçon

Dialogue entendu dans un magasin : "Et ta fille, ça marche l'école ?  oh en ce moment pas trop, surtout en maths...je l'ai envoyée voir son père, moi les racines carrées je suis nulle, je peux pas l'aider". En une phrase, deux hérésies. La première est de considérer que l'on ne peut s'intéresser à l'apprentissage de l'enfant que si l'on sait soi même. Depuis  Philippe Jacottot qui enseigna le français à des flamands sans connaître leur langue, on sait qu'il n'en est rien et que l'on peut aider autrui à apprendre ce que l'on ne sait pas par le jeu de questions.

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Johannes Vermeer - La leçon de musique - 1664

Cette mère aurait pu demander à sa fille de lui raconter l'histoire des racines carrées, comment elles fonctionnent, de quoi elles parlent, pourquoi elles sont carrées, que veut dire racine, etc. Et la seconde hérésie découle de la première : enseigner ce n'est pas s'intéresser à la matière enseignée ou pire à soi même,  c'est d'abord s'intéresser à celui qui apprend . Mais le schéma selon lequel donner la leçon est transmettre, ou plutôt "dire", un savoir est encore largement pregnante. Pour enseigner, mieux vaut le jeu, la joie, l'intérêt associés à la rigueur et à la méthode sans lesquelles tout ceci ne tient pas ensemble.
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Balthus - La leçon de musique - 1934

Il n'y a pas qu'une manière d'enseigner. Il serait temps, en ce domaine comme d'autres, de se débarasser des anciens modèles pour gambader dans des champs de liberté dépoussiérés.

22.05.2009

Comment vous formez-vous ?

Je ne vais jamais en formation...sauf pour être formateur. Au cours du séminaire organisé jeudi 14 mai 2009 par Jean-Marie Luttringer sur l'apport de la jurisprudence au droit de la formation, je songeai soudainement que je n'allai jamais en formation. Mais que j'avais plaisir à avoir un échange avec Marie-Laure Morin, toulousaine et conseillère à la Cour de cassation (l'usage à la Cour est de dire conseiller même pour les femmes, mais bon, les usages en ce domaine...) et que cet échange excitait ma réflexion et mon désir de découverte, et qu'au final après quelques heures de débat, j'avais l'agréable sentiment d'avoir appris énormément et surtout de m'être ouvert de nouveaux champs de réflexion, avec de nouvelles et bien belles clés des champs. Echanges entre pairs, travail de réflexion, recherche et lecture des bons auteurs (ce qui est une autre manière d'échanger), travail de conceptualisation, mise en situation de production, analyse des productions réalisées....les manières de se former ne manquent pas et la conversation socratique comme mode pédagogique n'est pas vraiment une nouveauté. Ecire, ou peindre, c'est aussi une manière d'apprendre.

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Francis Moreeuw - Peinture pédagogique n° 10

Avant de programmer des actions de formation et de les organiser et plutôt que d'enquêter sur de présupposés besoins de formation, il faudrait peut être commencer par poser la question : et vous comment vous formez-vous ? comment avez-vous acquis les compétences qui sont les votres ? quand éprouvez-vous le plaisir d'apprendre ?

Quel meilleur guide pour l'action que d'avoir des réponses à ces questions. Au fait, et vous ?

11.05.2009

Apprendre à désapprendre

Dans la chronique du 6 mai, Proust nous invitait à prendre du recul à partir de l’Odalisque d’Ingres et de l’Olympia de Manet, d’abord opposées par la critique avant de devenir sœurs dans l’excellence. Il constatait également que l’expérience sert rarement de leçon. Une découverte de ce week-end permet de se reposer la question : voyez-vous dans l'Odalisque et l'Olympia ci-dessous des horreurs ou des banalités ou bien de nouveaux chef d'oeuvres qui prendront place aux côtés des précédents ?

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Julieth MARS TOUSSAINT - Odalisque - 2008

Julieth Mars Toussaint expose à la Galerie Guigon à Paris des toiles inspirées de chefs d’œuvre de la peinture que l’artiste se réapproprie avec une grande liberté qui n’exclut pas une totale fidélité. Manifestement, chez lui les leçons du passé sont assimilées. Elles ne conduisent ni à la reproduction ni à l’inhibition mais au contraire favorisent une liberté extrême qui s’exprime avec une force et une vigueur incroyables.

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Julieth MARS TOUSSAINT - Olympia - 2006

Julieth MARS TOUSSAINT dispose d'une solide formation historique et académique. Pour aller sur sa propre voie il a du apprendre à désapprendre ce qu'il savait.

Construction/Déconstruction/Reconstruction, voilà un chemin fécond pour la création. Dans les cursus de formation, on peut construire, c'est bien. Déconstruire est nécessaire mais s'en tenir à cela est désastreux. Reconstruire n'est pas possible si les deux étapes précédentes n'ont pas été respectées. Proust aurait aimé Julieth MARS TOUSSAINT.

Un détail pour conclure : le prénom de Julieth lui a été donnée par sa mère après qu'elle eut déjà perdu deux garçons avant ou à leur naissance. Un ancien consulté lui avait dit : donne à ton futur garçon un nom de fille, il ne mourra pas. Sa peinture est là pour nous prouver que Julieth MARS TOUSSAINT est vivant et bien vivant.

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