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18/05/2012

En avoir ou pas

L'expérience a cette particularité de renvoyer à deux réalités opposées : faire une expérience, expérimenter, c'est tenter quelque chose de nouveau, faire ce que l'on a jamais fait, ou en tous les cas pas de cette manière. C'est innover. Avoir de l'expérience au contraire, être expérimenté, c'est avoir déjà fait et, en principe, être capable de refaire, de reproduire. L'expérience renvoie donc autant à la nouveauté qu'à la reproduction.

Le débat sur l'inexpérience du nouveau Président de la République est venu très tôt. Il ressurgit pour les ministres : 29 sur 34 n'ont jamais été ministre, pas plus que le premier d'entre eux. Voici donc majoritairement à la tête de l'Etat des gens sans expérience qui vont en faire une sacrée.

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Cathy Wilkes - More women never experience - 2004

L'expérience est-elle donc nécessaire pour être compétent ? tout dépend de quoi l'on parle. Car la compétence se construisant dans l'action, il n'y a  à proprement parler jamais de compétence sans expérience. La question est donc plutôt : quelles sont les expériences qui sont nécessaires à la compétence ? sans doute pas des expériences de stricte répétition qui, selon Confucius, sont des lanternes que l'on porte sur son dos et qui n'éclairent que le chemin parcouru. Mais toute expérience dont on a su tirer parti. Car plus que le cumul d'expériences, qui ne s'additionnent pas mécaniquement, la question de la compétence est celle de la capacité de chacun à diversifier ses expériences et à en faire des occasions d'apprendre. Et nul ne sait aujourd'hui ce que les nouveaux gouvernants ont appris au cours de leurs diverses expériences. Quant à leur compétence, elle ne s'appréciera par principe que dans l'action.

19/04/2012

Aprender trabajando

Il existe tout un courant d'éducateurs et d'enseignants qui voient dans le concept de compétences une énième manipulation pour assujettir les travailleurs aux exigences des entreprises. La compétence est ainsi accusée, dans le désordre, de faire intégrer les contraintes de l'organisation au salarié, de réduire la connaissance à du savoir-faire, de transformer le salarié en acteur mécanique de sa profession, de tayloriser les comportements, de tuer toute velléité de pensée critique ou encore, sans prétendre à l'exhaustivité, de constituer un obstacle permanent à la culture.

C'est oublier que la notion de compétence n'est pas née sous la plume de théoriciens du management cherchant la recette miracle de la motivation du salarié, mais des acteurs associatifs de l'insertion.

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L'approche par les compétences a permis à des organismes travaillant avec des personnes en reprise d'activité ou ayant été éloignées très longtemps du marché du travail, d'utiliser des leviers pour leur reconstruction personnelle, leur confiance et leur professionnalisme. Face à des gens qui exprimaient ne savoir rien faire ou plus simplement ne rien savoir, il s'agissait par un passage en revue méthodique de leurs activités, d'identifier les compétences développées et de conduire ce travail d'explicitation comme un travail de conscientisation et de revalorisation personnelle. L'association Retravailler a été une des premières organisations à développer ces méthodes avec des femmes en situation de retour sur le marché du travail après avoir élevé leurs enfants. Le dessin ci-dessus illustre le travail conduit auprès d'enfants mexicains travaillant dans la rue pour redémarrer un travail éducatif.

Quant au reproche de réduire la connaissance au savoir-faire, il traduit un contresens. Ce n'est pas parce que la compétence s'exprime dans l'activité qu'elle ne mobilise ni culture, ni connaissance, ni réflexion critique, ni capacité de pensée autonome. C'est confondre la finalité de la compétence et la manière dont elle se construit et s'exprime. C'est traiter tout travail comme une aliénation alors que certains emplois seulement sont de cette nature.

La véritable question n'est pas celle de la compétence, ni de sa traduction opérationnelle, elle est plutôt dans le contenu du travail : plus celui-ci est mécanique,  répétitif, dépourvu de toute variabilité et d'évolution, et moins il y aura compétence, mais également culture et connaissance. Par contre, si le travail, ou plus largement l'activité, se déploie sur un champ large, alors est offert un support pertinent pour développer ses compétences, c'est à dire son professionnalisme et soi. Si vous n'y  croyez pas, demandez aux enfants mexicains.

17/04/2012

J'y pense et puis j'oublie

Je me souviens d'une conférence d'Yves Navarre, cet homme-enfant qui ne sortit de l'enfance qu'à ses dépens, au cours de laquelle il expliqua qu'il ne prenait jamais de notes. Lui l'auteur de dizaines d'ouvrages, qui écrivait à souffle perdu, ne notait pas. Vous ne pouviez le voir assis à une table de café sortant le carnet de moleskine pour griffoner la matière du livre à venir. Au café, il partageait ses lectures mais surtout ses regards. Plutôt la vie. L'explication fût brutale : "Je ne note pas car ce que l'on note est mort". Cette phrase m'a profondément impressionné. J'y pense constamment lorsque je prends des notes que jamais je ne relis. On peut relire l'écriture, pas les notes. J'y pense lorsque je vois les participants aux formations que j'anime noircir des feuilles à l'improbable destin. Toutes ces notes pour quoi faire ?

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Arthur Tress - Mask

Parfois je tente un "pas la peine de noter, tout est dans le support", je n'ose pas le "arrêtez de noter, les notes c'est mort, laissez vivre votre pensée". On ne réfléchit pas en notant, au contraire on pose devant la pensée les barrières des mots figés alors qu'il aurait fallu préserver le mouvement. Mais je vois souvent cette fébrilité qui guide l'écriture : la peur d'oublier. Comme si l'on ne pouvait faire confiance à la sélectivité de la mémoire, comme si l'on avait oublié cette phrase d'Yves Navarre : "L'oubli est parfois aussi important que la mémoire". Arrêtez de noter vous vous souviendrez mieux de ce qu'il est important de ne pas oublier.

29/03/2012

Penser comme un poulet

L'anecdote est rapportée par Gaston Bachelard. Peu inspiré et sans doute bougon, il répond en maugréant à son professeur de philosophie qui l'interpelle : "moi, je ne crois que ce que je vois". Réplique immédiate du professeur : "Vous pensez donc comme un poulet".

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Yves Klein - Anthropométie

Yves Klein, le peintre de l'immatériel c'est à dire des idées, du vide et des traces, aimait beaucoup Bachelard. Ce qui lui a permis de se souvenir qu'en donnant à voir, il fallait aussi qu'il donne à penser. Et c'est ainsi que l'art contemporain est devenu une manière de poser des questions plutôt que l'art d'apporter des réponses comme il le fût pendant des siècles. Et Yves Klein se souvenait également que les faits, s'ils sont indispensables à la connaissance, sont insuffisants. Ce sont la réflexion et l'imagination qui permettent d'échapper à la pensée du poulet.

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06/02/2012

Talent singulier

Vendredi soir était soirée de remise des diplômes aux étudiants du Master Ressources Humaines de Paris 1 La Sorbonne dirigé par Jean-Emmanuel Ray. J'aime ces cérémonies protocolaires sans l'être trop où tous les moments passés de la formation deviennent des bons moments. Le plaisir des étudiants façonne celui des formateurs.

En introduction de la cérémonie, débat sur les Talents. Le grand mot est laché, et tellement laché d'ailleurs que tout le monde peine à le rattraper pour le définir. Qu'est-ce que le talent ? un état ? un construit ? une compétence particulière ? relève-t-il du magique ? de l'insaisissable ? est-ce cette capacité, plusieurs fois évoquée, à dénouer les situations ? le talent serait donc orienté solution ? Je proposerai une définition un peu différente qui distingue le talent de la compétence et de la performance, auxquelles il ne saurait être ramené.

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MANET  - Olympia - 1863

La talent n'est pas la compétence. Techniquement, bien des peintres auraient pu produire ou sauraient copier ce tableau de Manet. Mais qui d'autre aurait été capable de le créer ? de poser le corps blanc dans cette tranquille nudité, avec ce regard qui vous somme de regarder vraiment et qui créera le scandale. Car ce n'est pas la nudité qui choqua, mais le regard d'Olympia. Le talent c'est cette manière singulière que Manet met en oeuvre pour nous déshabituer de voir une représentation de la femme et vérifier si nous sommes capable de regarder vraiment une femme, cette femme.

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Julieth MARS TOUSSAINT - Olympia - 2006

Le talent ce n'est pas la performance, en l'occurence le prix atteint par le tableau de Manet ou celui de Julieth Mars Toussaint. Le talent c'est cette capacité singulière, mise en oeuvre ici par Julieth Mars Toussaint,  à réinterpréter, et non à copier, un chef d'oeuvre pour lui ajouter une dimension nouvelle. C'est une manière personnelle d'accomplir un travail, c'est donc une appropriation. Dit autrement, c'est l'utilisation de ses compétences en résonnance avec une biographie et un environnement. Une manière toute personnelle de faire. C'est irrémédiablement lié à l'individu, c'est la marque personnelle de chacun. En cela, chacun dispose d'un talent, d'une manière personnelle de réaliser ce qu'il doit. Et si l'on peut posséder les mêmes compétences ou atteindre la même performance, il est impossible d'avoir le même talent qui est donc irréductiblement singulier.

13/01/2012

Complet

Par nature, conviction ou habitude professionnelle, j'ai plutôt tendance à être constructiviste. Plutôt tendance à voir des individus aux prises avec une réalité qu'ils élaborent à l'aune de leur propre cheminement qu'à considérer la connaissance, la vérité scientifiquement établie, le savoir, comme des Graals qui divisent le monde en deux : ceux qui les possèdent et les autres. Cette attitude constructiviste ne conduit pas nécessairement à un relativisme sans fin : il y a des valeurs pour mettre de l'ordre dans les constructions de chacun.

C'est cette vision de la connaissance et des apprentissages qui m'a toujours rendu incompréhensible, et mystérieuse, la fameuse phrase d'Hemingway : "Nous naissons avec tout notre avoir et nous ne changeons jamais. Nous n'acquérons jamais rien de nouveau. Nous sommes complets dès le début". Peut être un abus de Daïquiri ou plus certainement encore, un manque. Et puis j'ai eu un fils.

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Hemingway au complet

La phrase d'Hemingway est alors devenue une évidence. Certes l'irréductible constructiviste en moi se dit que c'est une expérience nouvelle qui a conduit à l'éclaircie. Mais il s'agit moins d'une construction que d'une révélation, au sens de la visite comme dirait Hélène Grimaud. Est de l'ordre de l'accès au mystère en effet le constat quotidien qu'effectivement nous sommes complets. Car l'enfant n'est pas un adulte en devenir, mais un être de toutes facultés dont il use à loisir. Que cette complétude ait besoin du temps du déploiement est une chose. Qu'elle ne soit pas un déterminisme, en est une autre que l'on validera aisément en vérifiant que tous les arbres ne connaissent pas la même évolution suivant leur lieu d'implantation, et pourtant ils sont également complets dès le début. Reste à devenir ce que nous sommes, selon l'injonction Nietzschéenne, ce qui éclaire définitivement la phrase d'Hemingway qui finalement, avait peut être bu lorsqu'il l'a écrite, la dose de Daïquiri qui convient.

01/01/2012

BONNE ANNEE !

En 2012

Evitez de porter votre croix

Ne vous laissez pas crucifier

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Pour vous encourager

Je dégusterai le nectar des Dieux

A votre santé !

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TRES BELLE ANNEE A TOUTES ET A TOUS

12/12/2011

De l'artisanat dans l'industriel

L'organisme de formation est un des poids lourds du marché. Une croissance à deux chiffres pendant des années et ce signe qui ne trompe pas : on ne connaît plus tous ceux qui travaillent pour le groupe et l'on ne sait jamais, dans les couloirs, si l'on croise un client ou un salarié. Mais celui que je rencontre ce jour là je le connais bien. Il a fait sa carrière professionnelle dans les plus prestigieuses entreprises, celles que tous les étudiants rêvent d'intégrer, et il poursuit son activité en animant, avec talent et brio, des formations manageriales. Il ne partage pas son expérience, il s'appuie sur son expérience pour permettre aux stagiaires de travailler sur la leur. Ce matin là, il a une grande poche à la main et voit mon regard surpris : "J'ai un groupe en intra. Comme on a pas prévu de café d'accueil, j'ai pris ma machine à café et je suis passé chercher des croissants. Le groupe est super". Je souris. J'ai dans ma sacoche les amandes enrobées de chocolat que j'ai achetées ce matin pour les participants à la formation que j'anime.

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"-Tu as toujours préservé un côté artisanal dans toutes tes fonctions ?

- Toujours ;

- En marge des process et sans systématisme ?

- Surtout pas de systématique. En fonction des moments, des situations, des individus. L'artisanal ce n'est pas l'industrie à petite échelle. C'est une autre manière de travailler."

Que les grandes organisations adoptent des procédures, quoi de plus normal : l'industriel ce n'est pas l'artisanal à grande échelle. Mais pour que la vie circule dans les méandres des méthodes et des process, il faut laisser l'espace pour que l'artisanal existe et surtout, surtout, s'il faut veiller à ne pas l'empêcher il faut encore plus résister à la tentation de l'organiser.

NB : Sinon, demain le groupe est plus que super et ce sera donc dégustation de foie gras (fourni par eux) et dégustation de Mauzac, Domaine de Plageoles (fourni par votre serviteur, pour les fêtes n'hésitez pas à goûter à ce Gaillac artisanalement élaboré).

01/12/2011

Dialectique et contradiction

La tradition est présente chez les deux femmes. L'académisme également. La légèreté des lignes aussi. Et puis une certaine forme de mouvement intérieur, de regard vers le bas qui n'est pas baissé, d'esthétique non sophistiquée. Les correspondances constituent un dialogue que prolongent les différences. L'aplat et le volume mesurent les siècles qui les séparent, la nudité a conscience qu'elle n'est pas une modernité, sauf peut être dans la manière toute naturelle d'être présente, les deux femmes ne se regardent pas, elles dialoguent en silence et ce dialogue, si nous prenons soin de l'écouter puis de l'entendre, peut être pourra-t-il nous instruire sur la chine et les femmes chinoises. La dialectique est une forme raffinée de la connaissance.

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Guan Zeju - Femmes chinoises

La dialectique est la forme constructive de la contradiction. Sans elle, la contradiction est la moindre des intelligences. Par la recherche d'oppositions, la dialectique se propose de progresser dans le raisonnement et la connaissance. Sous des formes diverses, c'est à elle que l'on revient lors d'une séance de brainstorming ou de remue-méninges (à prononcer avec l'accent Québecois).

La dialectique cesse lorsque la discussion s'ordonne autour de la question de savoir si l'on est d'accord ou non ou pire qui a raison ou pire encore qui détient la vérité. Il ne s'agit pas de faire l'apologie du relativisme, mais de chercher simplement à dépasser deux réalités de l'instant. La dialectique est une pédagogie si l'objectif de chacun demeure la connaissance. Une connaissance non pas globale, mais plus précise.

Par exemple, le tableau de Guan Zeju nous en apprendra davantage sur chacune des deux femmes, mais il ne nous dira pas grand chose sur la femme chinoise, tout simplement parce qu'elle n'existe pas. Mais cela aussi, en regardant les deux femmes du tableau de Guan Zeju, on peut le comprendre.

20/11/2011

De l'informel dans le formel

Si Oscar Dominguez est considéré comme l'inventeur des décalcomanies, Max Ernst leur a donné une dimension supplémentaire en les intégrant au coeur de peintures dont ils constituent à la fois l'élément central et l'horizon mystérieux. Le décalcomanie résulte d'une intention et d'un hasard. L'intention est de les créer, le hasard est la forme qu'ils prennent selon la quantité d'eau utilisée, la pression exercée, le mouvement du papier que l'on relève. Au milieu des formes que le peintre choisit de créer, le décalcomanie associe des formes issues d'une pratique capable de les créer sans pour autant en maîtriser le contenu. La force du tableau se trouvera dans cet assemblage entre formel et informel.

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Max Ernst - La toilette de la mariée - 1940

Comme le peintre associe le formel et l'informel, le formateur peut organiser de la formation formelle et prévoir des temps pour l'informel. Par définition, il ne saurait les organiser dans le détail, l'informel n'aurait plus guère de sens. Il ne peut en prescrire le contenu mais seulement les contours. Prenons deux séminaires en résidentiel : dans le premier, les participants enchaînent ateliers et interventions de 8h du matin à 8h du soir. Après le repas, un dernier brief leur présente le programme du lendemain. Dans le second, les interventions sont moins nombreuses et le programme comprend des plages libres. Celles qui vont permettre des échanges non dirigés, des temps de liberté que chacun mettra à profit comme il l'entend, où l'on pourra partager un verre, prolonger une discussion, s'échapper à plusieurs du séminaire, ou encore s'adonner à des jeux. Est-on vraiment certain que la première version sera à la fois plus satisfaisante et plus efficace ? les tableaux de Max Ernst constituent une forme de réponse.

11/11/2011

De la connaissance

Dans L'écriture ou la vie, Jorge Semprun rapporte qu'il récita en 1992 sur la place d'appel de Buchenwald, le poème d'Aragon "Chanson pour oublier Dachau". Travaillé par la possibilité de dire et d'exprimer  la déportation, les camps, Jorge Semprun s'est longtemps interrogé sur la manière dont il pouvait être rendu compte de cette expérience humaine. Comment rendre intelligible pour qui n'a pas vécu cela, l'enfer des camps ? l'écriture clinique, scientifique de Primo Levi est sans doute celle qui parvient le mieux à rendre les logiques selon lesquelles chacun agissait. Mais quant à l'émotion, l'intime, l'expérience intérieure ? comment faire ? Et si ceux qui avaient vécu cette expérience ne pouvaient en exprimer l'essence, comment simplement envisager que celui qui est resté extérieur à l'horreur puisse dire l'indicible. Jusqu'à la découverte du poème d'Aragon à propos duquel Semprun déclara : "Il a écrit un des rares poèmes vrais sur les camps...on se demande comment un poète qui n'a jamais connu ça a pu retrouver les sentiments, la vérité".

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L'expérience est l'une des formes de la connaissance. La plus immédiate sans doute. A condition toutefois de s'en distancier. Ceux qui n'ont pu ou su, et on imagine la difficulté, traduire l'expérience des camps en connaissance, et parfois même ceux qui l'ont fait, n'en sont véritablement jamais sorti. Le suicide de Primo Levi, si tant est que l'on puisse assigner un sens à un tel geste, en porte témoignage. Sans travail sur l'expérience, pas de mutation en connaissance. Et il ne faut pas oublier non plus que l'expérience n'est pas la seule voie de connaissance. Qu'il est d'autres voies pour y parvenir. Si vous en doutez, vous pouvez lire ou relire le poème d'Aragon.

ARAGON-Chanson pour oublier Dachau.pdf

01/11/2011

Pourquoi ça va bien ?

La première question du toubib est souvent : "Qu'est-ce qui ne va pas ?" et l'on enchaîne rapidement par "Vous avez mal où ?" et ainsi se traquent les menus désordres de l'organisme qui permettront d'aboutir au diagnostic. De la santé considérée comme un état naturel et de la maladie comme un état anormal qu'il convient d'identifier, de combattre et de réduire. On sait que les médecins chinois pratiquent souvent à l'inverse. Leur soin est totalement concentré sur l'établissement des conditions de la santé. Leur médecine est toute entière tournée vers la construction d'un équilibre qui préserve de la maladie, perçue comme la conséquence naturelle de l'impossibilité de parvenir à l'équilibre. D'un côté l'on chasse les dysfonctionnement de ce qui devrait normalement aller bien, de l'autre on considère que ce bien est un construit, et non un donné, qu'il faut établir.

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Hokusai - Les 7 dieux du bonheur

Les auditeurs et autres rapporteurs ont souvent la déformation médicale solidement ancrée. On vient chercher ce qui ne marche pas, ce qui dysfonctionne, ce qui coince et ce qui fait problème. Et lorsque l'on a mis le doigt "là où ça fait mal", on peut sortir la pharmacopée des solutions toutes prêtes qui guérissent tout. Mais l'on oublie souvent que tout médicament a ses effets secondaires. Tout concentré que l'on est sur une cause, on méprise l'approche globale et l'on ne conçoit pas que chaque partie ne soit qu'un élément du tout. Proposons d'agir différemment : focaliser son attention sur ce qui va bien, comprendre en profondeur les raisons qui font "que cela marche", mettre plutôt le doigt là où ça fait du bien et en chercher les causes. Se rapprocher du mystère des équilibres qui font la santé, la sérénité et, soyons fou, le plaisir et le bonheur. Et consacrer plus d'énergie à la construction et la préservation de ces équilibres que de se focaliser sur ce qui fonctionne mal. Peut être qu'un jour les toubibs nous accueilleront par "Qu'est-ce qui va bien ?" et enchaîneront tout aussi rapidement sur "Pourquoi ça va bien ?". A ce moment là nous serons en chine, mais ce n'est peut être pas si lointain.

25/10/2011

L'intention et l'attention

On peut se former par intention : en allant en formation, en exerçant une activité dans le but d'exercer ses compétences ou d'en acquérir de nouvelles, en collaborant à des projets pour en retirer une expertise nouvelle. L'intention peut être première ou seconde, elle n'en demeure pas moins intentionnelle, de la même manière qu'il est dans la nature des symboles d'être symboliques. Mais il est également possible de se former sans intention si l'on veut bien prêter un peu d'attention à ce qui nous entoure. Les clins d'oeil à notre attention ne manquent pas, c'est plus souvent nous qui les manquons.

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Il n'est rien de pire que le regard d'habitude qui affadit notre environnement. La curiosité des personnes et des situations, l'envie de découverte, le désir d'aller un peu au-delà de l'habituel, constituent des attentions qui remplacent avantageusement l'intention. Cela demande de l'énergie ? de la ténacité ? quelques efforts ? peut être pas, on peut aussi faire avec le plaisir. Un plaisir attentionné.

26/09/2011

Les non-spécialistes

Ils partagent d'avoir été juristes, magistrats, voyageurs, propriétaires de domaines que leurs femmes administrèrent, juristes, écrivains, philosophes. Ils vécurent tous deux en un château sis au milieu des vignobles, à quelques lieues de Bordeaux. L'un fut confié tout enfant à des paysans pour être au contact de la vie rude et l'autre se vit donner comme parrain un mendiant pour les mêmes raisons. L'un fut également homme de sciences et l'autre homme politique. Rangés tous deux dans la catégorie des humanistes, ils vécurent avant que les classifications ne gagnent les sciences et les arts et pour finir le savoir tout entier. Montesquieu, le plus proche de nous, participa à la rédaction de l'Encyclopédie qui est la dernière marque de cette volonté d'un savoir unifié à la disposition de tous.

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Chateau de la Brède - Demeure de Montesquieu

Montaigne, comme Proust le fera plus tard, conçut le projet de se peindre lui-même en société pour mieux nous faire connaître les hommes. Par le singulier, l'universel nous est dévoilé sans qu'il soit nécessaire d'emprunter le pénible chemin des généralités.

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Tour de Montaigne

Aucun des deux ne fit partie des Lumières, nés trop tôt, mais ils en furent des aubes lumineuses. Après, vint le 19ème siècle et la technique qui entraîna les savoirs dans le puits de la spécialisation. Terminé les humanistes qui embrassent les disciplines et rassemblent les connaissances en de jaillissantes synthèses : voici venu le temps des spécialistes qui savent presque tout sur presque rien et réduisent leur pensée à chaque fois qu'ils pensent la pousser plus loin. Le savoir disciplinaire consacre la mort du savoir. Si vous en doutez, entrez quelques instants dans le Chateau de la Brède et dans la Tour Montaigne, l'esprit des lieux vous soufflera qu'aujourd'hui encore plus qu'hier il vaut mieux tête bien faite que que tête bien pleine.

16/06/2011

Et surtout, trichez !

Injonction de jour de bac : Trichez ! ne lésinez pas sur les moyens, connectez vos portables, utilisez vos oreillettes, allumez vos I-pad, sortez vos micro-fiches, pianotez sur vos calculettes, allez bouquiner dans les toilettes, déroulez vos papyrus, utilisez les technologies, les ruses potaches, la coopération subsersive, bref résistez en trichant.

Mais résister à quoi au juste ? à ces examens qui ne sollicitent que votre mémoire, votre capacité de régurgitation, votre conformisme reproductif, votre capacité à réciter par écrit, votre absence de créativité, votre formatage par le corrigé type et l'obéissance aux canons de l'examen. Vos examinateurs sont des sots ? ne tombez pas dans le panneau, soyez moins stupides qu'eux, trichez. Et obtenez votre examen haut la main et sans scrupule car la capacité d'adaptation, l'inventivité et la résistance à l'inutile méritent récompense. Dans ces conditions, comme l'avait compris Marcel Carné, les tricheurs, c'est l'avenir.

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L'Education nationale aura réussi son rôle d'éducateur le jour où tous les documents seront autorisés aux examens. Où l'accès à l'information sera libre. Et où on demandera aux impétrants de démontrer leur capacité à gérer cette information, à l'utiliser pour des productions qui font sens, à faire preuve d'engagement personnel, de capacités de choix, d'argumentation et de mise en relation de compétences pluridisciplinaires. Où les méthodes de travail n'apprendront pas à reproduire mais à travailler, où la compétence ne sera pas considérée comme un avatar de la connaissance mais comme sa sublimation. C'est pas demain ? et non, demain c'est le jour où il faut tricher.

10/05/2011

La meilleure formation

A l'entrée de la superbe exposition que la Cinémathèque consacre au monstre Stanley Kubrick, une phrase vous accueille : "La meilleure formation, pour faire un film, c'est d'en faire un". Pour qui aime les lumineuses synthèses, la phrase est comme un éclair dans un ciel bleu. Certes, on pourrait moquer la sentence et lui trouver un côté bidasse : "La meilleure façon d'marcher, c'est encore la noooootreeeeuuuu ! c'est de mettre un pied d'vant l'ooooootre et d'recommencer !". Ou encore le côté ricain agaçant sans complexe et dans l'action jusqu'au cou : "Just do it". On pourrait, sauf que l'on ne peut pas compte tenu des films que Kubrick a fait et de la manière dont il les a fait.

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La manière, c'est essentiellement deux choses. Les films de Kubrick sont tous différents, empruntent tous à des genres différents, mais les thèmes kubrikiens y sont constamment présents sans jamais être répétés. La fidélité et la constance dans le mouvement permanent.

La deuxième chose c'est le souci de la technique, c'est la maîtrise mathématique du story-board, du script, de la prise de vue, le bricolage des optiques, l'invention d'effets spéciaux, la fabrication d'images avec la rigueur et la précision d'un travail de titan. Et cette maîtrise technique exceptionnelle, cet ouvrage sans cesse remis sur le métier, conduit à la plus grande liberté, à une éblouissante créativité et à l'innovation permanente. Kubrick ou le méthodique en liberté. Les grands peintres ne disent pas autre chose, ne font pas autre chose : peindre, peindre, peindre. Pour arriver à se libérer de la peinture et peindre enfin.

Voilà pourquoi, la meilleure formation pour faire, c'est de faire, avec la fidélité dans le mouvement et la liberté dans la rigueur.

L'exposition se visite et s'apprécie jusqu'au 31 juillet.

15/03/2011

Le podium du développement des compétences

Selon l'Université de Princeton, il n'y a pas photo. Après enquête, étude, théorisation, formalisation et validation, le couperet est tombé : le développement des compétences s'effectue à 70 % par l'activité et l'expérience, à 20 % par de l'accompagnement ou de la mise à disposition de ressources et  à 10 % seulement par la formation "formelle". Sur le podium du développement des compétences,  l'activité l'emporte donc haut la main.

L'entreprise qui travaille  sur ses besoins de formation concentre son énergie et ses efforts sur 10 % des moyens qui permettent les acquisitions des compétences. Ce modèle du 70-20-10 a plusieurs mérites. Dans un pays comme la France qui sacralise la formation, ramener les processus formels à un peu d'humilité est plutôt une bonne chose, tout comme rappeler qu'il n'y a pas d'un côté le vil travail qui déclasse et de l'autre la noble formation qui éduque. C'est également un modèle qui invite les services formation à se préoccuper des apprentissages informels et surtout à s'intéresser au travail réel et à sa dimension qualifiante ou non. Car en effet, tous les postes de travail ne permettent pas cette formation "on the job" et ne laissent guère de place aux 70 %. Enfin, ce modèle permet aux individus de gérer eux-mêmes une partie de leur professionnalisation, à hauteur de l'engagement mis dans chacune des activités. Car le carburant du 70-20-10 demeure l'engagement personnel.

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Un podium engagé

Mais il serait dommage d'envisager ces trois formes de professionnalisation comme des modalités distinctes les unes des autres, voire qui se concurrencent. Tout l'intérêt réside dans leur articulation. Et plus particulièrement, dans le rôle que peut jouer la formation pour favoriser les apprentissages informels. Une formation qui serait moins recette et un peu plus méthode. De la méthode, de l'activité, du coaching, il en a fallu a Tommie Smith pour mener à bien son projet de devenir champion olympique du 200 m à Mexico. Et de l'engagement, celui de toute une vie qui bascula à cet instant en un geste qui fait un homme.

09/03/2011

La transmission, c'est bon pour les voitures

Débat sur l'éducation comme on peut en trouver sur les radios et TV assez régulièrement. Affrontement classique entre "républicains et pédagogistes" selon la dénomination valorisante pour eux et péjorative pour les autres de ceux qui prétendent que c'est en restant ce qu'elle était il y a cent ans que l'école progressera. Intervention d'une enseignante. Pas en lettres, on l'espère, car elle répète à plusieurs reprises le même mot pour parler de son métier : "la transmission". Transmettre son savoir, telle est sa définition de l'enseignant. Celui qui sait et qui a la grandeur de transférer son savoir à ceux qui ont l'immense bonheur de l'écouter (et qui l'admirent secrètement, c'est en tout cas ce qu'on peut lire dans le regard d'envie de l'enseignante). Pour ma part, j'y verrai une motivation négative basée exclusivement sur l'ego et très peu sur le service rendu. En d'autres termes, la transmission c'est bon pour les voitures ou l'industrie, pas pour l'enseignement.

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On connait la phrase d'Aristophane que certains, oubliant qu'il aimait les citations clandestines, attribuent à Montaigne : "Eduquer ce n'est pas remplir un vase, c'est allumer un feu".

L'opération, vous en conviendrez, est plus délicate. Pour le vase, il suffit qu'il ne déborde pas, pour le feu, il faut à la fois le faire vivre, l'organiser, le contenir et lui permettre de s'exprimer tout en le contemplant et en s'y réchauffant. Pas gagné l'affaire. Mais si la transmission a sa beauté, son esthétique demeure calibrée, prévue et donc prévisible, ordonnée, mécanique. La créativité n'habite plus la machine une fois passée sa création. Le feu au contraire ne se déploie jamais à l'identique, n'a jamais la même force ni la même chaleur, et il vous réserve quasiment toujours des surprises.

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Finalement, en vantant l'autorité, l'enseignante qui pensait s'opposer aux tenants de l'école traditionnelle, nourrissait leur moulin. La transmission maintient l'enseignant au centre et fait dépendre de lui l'accès au savoir. Allumer un feu, c'est mettre les étudiants en situation d'apprentissage, les accompagner, les autonomiser et au final leur apprendre à se passer de vous en vous retirant progressivement du centre. Soit à peu près l'inverse de la transmission. Allumez le feu !

23/02/2011

Quelle table voyez-vous ?

Si vous regardez une table de bois, un premier niveau de vision permet d'identifier la nature de ce bois qui la compose : chêne, merisier, noyer, cerisier, bouleau...la couleur, la texture, la patine fournissent à votre oeil exercé les informations suffisantes. Vous pouvez aussi voir cette table à l'aide des connaissances du XXème siècle et la considérer comme un ensemble d'atomes agrégés qui constituent une forme solide. Avec un regard plus actuel, la table devient un nuage d'éléments subatomiques dont la substantialité commence à devenir douteuse. Comme le dit Peter Sloterdijk, le savoir le plus récent est souvent le plus déconcertant.

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Alberto Giacometti - Table surréaliste - 1933

 

Vous pouvez également, à l'aide de Giacometti, modifier la destination de la table et en faire un support de votre pensée en mouvement, nourrit d'imaginaire. Peut être alors, verrez-vous apparaître une nouvelle table qui ne sera plus objet mais sujet. A ce stade, vous n'êtes plus seul.

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Victor Brauner - Loup-Table - 1939-1947

 

Toutes ces visions ont leur vérité. Lesquelles ne communiquent pas forcément. Le regard immédiat ou d'habitude, le regard de connaissance, le regard d'expertise, le regard symbolique et le regard poétique vous présentent la table dans toutes ses dimensions ou presque. Presque car il n'est pas sur que la liste des regards possibles soit exhaustive. Mais votre manière de regarder vous en apprend plus sur vous même que sur la table regardée. Pour accéder à cette connaissance, il faut mais il suffit, de savoir quelle table vous voyez et de ne pas oublier que d'autres tables sont possibles.

17/02/2011

Toubon, tout faux

C'est souvent un cheval de bataille des syndicalistes qui y voient un acte de résistance. Il est vrai qu'Astérix a beaucoup façonné la mémoire collective et donc les comportements. Il s'agit de l'emploi du français dans l'entreprise. A l'appui, la loi Toubon de 1994  qui impose l'usage du français pour la rédaction du contrat de travail et tout document nécessaire au salarié pour l'exécution de son travail, notamment ceux qui comprennent une obligation. La Cour d'appel de Versailles a assuré la promotion de la loi Toubon en condamnant le 2 mars 2006 la société GE Medical Systems à 580 000 euros de dommages intérêts pour usage de documents en anglais. Visant à protéger à la fois la langue française et les salariés, la loi Toubon a choisi de prescrire les moyens et non le résultat et ce faisant, il est possible qu'elle ait tout faux en s'inscrivant dans cette tradition française de la prescription/sanction qui est décidément prégnante. Pour avoir une idée de la voie à suivre, on ne peut qu'inviter le législateur a aller faire un tour à la Prima de las lengas, ou Forom des langues, qui se tient tous les ans à Toulouse, et en 2011 le 29 mai prochain.

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Pour atteindre l'objectif de protéger les salariés contre un texte qu'ils comprennent peu ou mal, plutôt que d'imposer le français, ce qui ne garantit rien on en conviendra, il aurait été possible de poser la condition que toute entreprise doit s'assurer de la compréhension par les salariés des documents qu'elle leur transmet. Peu importe que les dits documents soient rédigés en français, anglais, chinois, arabe, wolof ou swaïli. Mais l'entreprise doit s'assurer que la langue utilisée est comprise par le salarié. Ce qui laisserait aux entreprises la possibilité d'utiliser toute langue, sous réserve de former les salariés à sa connaissance. Plutôt que des obligations fiscales désuètes qui n'obligent à rien, l'obligation de s'assurer d'une compétence garantit mieux la situation du salarié. A l'heure où l'on s'interroge sur la pratique de l'anglais en maternelle, il est curieux de s'assurer que dans l'entreprise seul le Français est usité. Imposer une langue unique pour la préserver plutôt que d'ouvrir la possibilité d'en apprendre plusieurs, c'est ce qui s'appelle agir à contre courant. Presque 20 ans plus tard, Toubon a toujours tout faux.