14.10.2009

Le cadre : notion artistique

Paul Duchein est Montalbanais, accessoirement pharmacien et à titre principal peintre et auteur de somptueuses boîtes qui démontrent, s'il en était  besoin, que l'encadrement n'est pas un enfermement mais une ouverture vers le rêve et l'infini. La délimitation de l'espace clos n'est qu'une  manière d'ouvrir les portes de l'imaginaire dans un de ces apparents paradoxes qui charment les surréalistes dont Duchein a toujours été proche. L'art de l'encadrement ou comment l'onirisme peut se déployer sans fin dans un espace contraint.

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Paul Duchein - La chambre d'André Breton - 1991

Les juges sont sans doute admiratifs de l'oeuvre de Paul Duchein et soucieux de réserver à l'artiste la notion de cadre. La Cour de cassation vient en effet, par plusieurs décisions datant de l'été dernier, de poser en principe que des avantages salariaux (jours de RTT, tickets-restaurants, primes...) ne sauraient être réservés aux cadres dès lors que d'autres salariés sont placés dans la même situation au regard de l'avantage en question. En d'autres termes, une différenciation basée seulement sur le statut de cadre est illicite en tant que contraire au principe d'égalité de traitement. Pour justifier la différence, des raisons objectives, basées donc sur la réalité du travail ou des conditions de travail, doivent être identifiées. Par cette jurisprudence, la Cour de cassation met à mal nombre d'accords et de conventions collectives qui réservent certains avantages spécifiquement aux cadres. Pour les juges, l'affaire est claire : laissez les cadres aux artistes, et à Paul Duchein, et basez les différences de rémunération et/ou de statut sur de réelles différences dans le travail. Que salubre est parfois le vent de l'égalité !

06.10.2009

Contradictions

Le magnifique musée des lettres et des manuscrits présente jusqu'au 28 octobre l'exposition : "André Breton, d'un manifeste à l'autre". On peut y consulter les manuscrits des deux manifestes du surréalisme et autres documents. Si dans le premier manifeste Breton définit le surréalisme par rapport aux mécanismes de l'inconscient et à l'expression libre de la pensée, dans le second il  propose au surréalisme de  : "faire reconnaître le caractère factice des vieilles antinomies. [ car] Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas, cessent d'être perçus contradictoirement. Or c'est en vain qu'on chercherait à l'activité surréaliste un autre mobile que l'espoir de détermination de ce point.". Lorsque Picabia présente deux écoles, point de hiérarchie ni d'opposition, la même réalité à travers deux prismes qui nous invitent à créer une troisième image.

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Franis Picabia  - Deux écoles
La sainte Vierge d'Ingres - La sainte Vierge de Picabia - 1920

Ce n'est pas être excessivement hégélien, et le serait-on que l'on ne s'en excuserait pas, d'estimer que la contradiction est le seul moyen de parvenir à un niveau supérieur de conscience, chaque marche vers la connaissance étant le fruit d'oppositions systématiques. "Penser contre soi-même" disait Sartre. Seul véritable moyen d'avancer. Combien de dirigeants ont perdu le sens de leur action pour n'avoir plus entendu ni toléré les contradictions, étouffés par les courtisans et leur propre suffisance ? Pourquoi dès lors l'opposition et la contradiction sont-elles vécues le plus souvent comme des aggressions renvoyées en effet boomerang ? avoir un contradicteur est une chance, dès lors que cette contradiction relève de l'esprit critique et de la volonté de savoir et non uniquement de l'esprit de contradiction qui est la moindre des intelligences. Relevons qu'en ce domaine comme bien d'autres, les manifestes de 1924 et 1930 demeurent non pas d'actualité mais en avance sur notre temps.

02.10.2009

La conne, la négative et la sachante

Rencontre d'une formatrice, échange sur nos pratiques. Jusque-là tout va bien, lorsqu'une marquise rencontre une marquise la logique conduit à des histoires de marquises. Et puis ce credo : "Moi quand je forme, il faut que la conne comprenne, que la négative adhère et que la sachante ne s'ennuie pas". Ai-je bien entendu ? oui. Voici la sainte trinité pédagogique déclamée avec foi et conviction. Fin de la discussion, en matière de Trinité, je préfère Max Ernst.

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Max Ernst - La Vierge corrigeant l'enfant Jésus
devant trois témoins : André Breton, Paul Eluard et le peintre

Peut-on avoir une conception de l'acte de formation plus tournée vers soi et non vers les autres ? comment, et surtout pourquoi, former si l'on part du postulat de la bêtise de certains participants ?  l'animation est ici ramenée au seul objectif de faire admirer le show du formateur. Pour le résultat on repassera. La substitution du théâtre à la formation semble fortement conseillée.
L'acte de former suppose de s'oublier un peu pour se mettre au service d'autrui, de l'objectif à atteindre, de l'autonomisation de l'apprenant. Le temps du formateur central qui diffuse le savoir appartient à un autre temps, n'en déplaise à quelques passéistes nostalgiques des blouses grises, du silence en classe hors la parole du maître, de l'autorité hiérarchique et de l'instruit instruisant les non-instruits. A l'époque du formateur périphérique et des modes d'apprentissages non plus bilatéraux mais multilatéraux (on apprend du travail que l'on fait, individuellement ou collectivement, accompagnés par le formateur), il n'y a vraiment plus de place pour la Trinité pédagogique de la conne, de la négative et de la sachante.

03.08.2009

Là où brille l'étoile

Eté 1944 : le débarquement vient d'avoir lieu sur les plages de Normandie, avec ses régiments de canadiens. André Breton est au Canada. Réfugié au Etats-Unis, il passe l'été en Gaspésie à la recherche d'agates sur les plages de Percé. Il découvre le rocher et l'ile Bonaventure : "Dans le rêve d’Élisa, cette vieille gitane qui voulait m’embrasser et que je fuyais, mais c’était l’île Bonaventure, un des plus grands sanctuaires d’oiseaux de mer qui soient au monde."

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L'ile Bonaventure

Breton rapporte que sur l'ile Bonaventure sévit un ogre. La légende locale y verrait plutôt une sorcière : la gou-gou.
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Kittie Bruneau - Le fantôme de la Gou-Gou

Logé avec Elisa, récemment rencontrée et qu'il ne quittera plus, à la pension "Le Havre", André Breton écrit l'un des plus beaux textes de la littérature française : Arcane 17.
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On y trouve notamment cette description du Rocher Percé : "La géométrie d’un temps non entièrement révolu exigerait pour s’édifier l’appel à un observateur idéal, soustrait aux contingences de ce temps, ce qui tout d’abord implique la nécessité d’un lieu d’observation idéal, et si tout m’interdit de me substituer à cet observateur, il n’en est pas moins vrai que nul lieu ne m’a paru se conformer si bien aux conditions requises que le Rocher Percé, tel qu’à certaines heures il se découvre pour moi. C’est quand, à la tombée du jour ou certains matins de brouillard, se voilent les détails de sa structure, que s’épure en lui l’image d’une nef toujours impérieusement commandée. A bord tout signale le coup d’œil infaillible du capitaine, mais d’un capitaine qui serait un magicien aussi."
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Quel est donc ce visage qui domine l'arche et qui n'est qu'un des multiples visages que la roche révèle à l'observateur ?
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Breton encore : "Pourtant cette arche demeure, que je ne puis la faire voir à tous, elle est chargée de toute la fragilité mais aussi de toute la magnificence du don humain. Enchâssée dans son merveilleux iceberg de pierre de lune, elle est mue par trois hélices de verre qui sont l’amour, mais tel qu’entre deux êtres il s’élève à l’invulnérable, l’art mais seulement l’art parvenu à ses plus hautes instances et la lutte à outrance pour la liberté. A l’observer plus distraitement du rivage, le Rocher Percé n’est ailé que de ses oiseaux."
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Kittie Bruneau - L'oiseau-esprit

Et Breton pour finir : "...Mais l’oiseau a gagné la confiance de l’enfant en l’instruisant des aurores boréales". Percé, lieu magnétique.

28.07.2009

Naïveté créative

Ils surgissent de la brume sans prévenir, processionnaires venant de la mer du Saint-Laurent pour aller où ? le grand rassemblement de Marcel Gagnon s'opère sur une plage de Gaspésie au pied de la maison de Marcel Gagnon qui emprunte aux inspirés du bord des routes, ceux qui laissent aller leur désir et lui donnent formes.

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Marcel Gagnon - Le grand rassemblement

Marcel Gagnon écrit des poésies, sculpte des personnages énigmatiques, recouvre sa maison de figures improbables et peint des motifs naïfs. La naïveté est présente dans ses textes et dans ses peintures, elle confine parfois à la guimauve et la qualité fait souvent défaut aux productions. Pour autant, elle est porteuse de désinhibition et source de créativité. Qu'importe que le chef d'oeuvre ne soit pas au rendez-vous, partageons le plaisir que s'est autorisé Marcel Gagnon de ne jamais cesser de faire des pâtés de sable.
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Marcel Gagnon - Le grand rassemblement

Par différentes associations, le chemin de Marcel Gagnon m'a mené à Marc Tessier, bédéiste Québecois qui va publier  "A la brunante sur une plage d'agates", roman-photo racontant le trajet d'Alfred Pellan et Paul-Emile Borduas en 1944 pour aller rencontrer André Breton en Gaspésie. Une image du livre :
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Marc Tessier 2009

Autre rassemblement, autres pâtés de sable : où sont les votres ?
Pour ceux que le travail de Marc Tessier intéresserait : http://likeanacidtrip.blogspot.com/

Quand à la rencontre d'André Breton et de la Gaspésie à l'aune du Rocher Percé, elle fera l'objet d'une prochaine chronique.