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05/11/2010

Immobiles en mutation

Il est de bon ton de colporter l’image d’une France frileuse, repliée sur elle-même, régulièrement paralysée par des grèves catégorielles (entendez corporatistes), rétive à tout changement, crispée sur ses petits avantages sociaux  et de français nostalgique d’une France de la sécurité sociale, de la carrière à l’ancienneté, de la promotion sociale générationnelle, du développement de la consommation et des temps de loisirs et n’aspirant qu’à l’emploi public protégé. Bref, le cliché d'une France immobile dans un monde qui bouge. Bien évidemment, ceux qui tiennent pareil discours s’excluent de ce tableau peu flatteur qui brosse le portrait d’un pays profondément conservateur.

L’observation, serait-ce avec une petite lorgnette personnelle, suscite rapidement le doute sur la réalité d’un tel diagnostic. Si l’on prend comme point de départ le droit, et pas seulement du travail,  le rythme de changement des règles n’a jamais été aussi élevé que depuis vingt ans. Si l’on considère les technologies et leur utilisation dans la vie professionnelle ou même la vie courante, les évolutions sont considérables et toujours plus rapides.

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The Mutation - Skwak - 2010

Si l’on regarde du côté des entreprises, les organisations matricielles et autres martingales manageriales viennent s’ajouter aux rachats, restructurations, réorganisations qui font que les secteurs stables font exception. Et l’entrée thématique n’est pas moins révélatrice : qui n’a pu observer des évolutions stupéfiantes ne serait-ce que dans les vingt dernières années, dans le domaine de l’agriculture, de la santé, de la production industrielle, de la grande distribution, etc. Et même le marché du travail, que l’on nous décrit si rigide, connait tous les ans 800 000 licenciements, 180 000 ruptures conventionnelles, sans compter les fins de CDD ou de mission d'intérim, tous mouvements qui se traduisent par des changements d'employeur et parfois d'emploi. Selon l'INSEE, 13 % des actifs changent de profession chaque année.

Pour l’immobilisme, on repassera et tout ceci sent le mauvais procès. La question n’est pas celle d’une impossibilité de réformer mais de savoir quelle réforme, pour quel profit et pour quoi faire. Si l’on oublie la question du sens, on peut toujours considérer qu’en choisissant de gagner Londres pour organiser la résistance en 1940, le Général de Gaulle était résistant…au changement.

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André Masson - Résistance - 1943

04/11/2010

La tentation du simplisme

La défaite de Barack Obama, deux ans à peine après sa triomphale élection, n’est qu’une confirmation de trois phénomènes que les organisations connaissent bien.

Le premier est de s’en remettre à un leader, une personnalité pour garantir le changement. Si ce pari n’est déjà pas simple dans une organisation, au niveau d’un Etat il  ne peut être qu’illusion. Tout changement d’ampleur suppose des évolutions fortes dans les différents corps sociaux et un essaimage des mécanismes du changement. Le leader peut semer des germes du changement, tenter de créer les conditions de sa propagation, mais il ne peut jamais le réaliser à lui seul.

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Emmanuelle Fevre

Le second est que la bataille idéologique est la mère des batailles. La répétition de l’argument tend à le rendre évident plus que sa qualité intrinsèque. Comme le mauvais tube que vous vous surprenez à fredonner parce que vous l’avez entendu cent fois à la radio, le discours le plus caricatural ou grossier peut revêtir les couleurs du faux bon sens lorsqu’il est  répété ad nauseam. De ce point de vue, le Tea Party n’est que l’héritier, à son grand effroi, de Lénine.

Le troisième phénomène est qu’en période de crise, le mode panique gagne plus rapidement le cerveau et que dans ce cas tout ce qui peut apparaître comme complexe devient insurmontable. D’où la tentation d’en revenir aux recettes simples, qui ne sont les meilleures qu’avec des cuisiniers d’exception. Si tel n’est pas le cas, la bascule dans le simplisme et le mauvais goût est immédiate.

Un changement qui ne se décrète pas, une idéologie d’autant plus agissante qu’elle ne se présente pas comme telle et une pensée tenue en laisse par la peur, les enseignements des midterms, au-delà des particularismes américains, ne constituent pas vraiment des surprises. Ils pourraient d’ailleurs bien valoir également outre-atlantique, dans ce petit coin du monde qu’est l’Europe.

03/11/2010

Grenelle ou Talleyrand ?

Comme le frigidaire, l'appellation "Grenelle" est  passée dans le langage commun. Faut-il pour autant en faire un usage immodéré ?  après le Grenelle de l'environnement, le Grenelle de la mer, certains ont appelé à un Grenelle de la sécurité urbaine et voici le futur auto désigné premier Ministre qui réclame un Grenelle de la fiscalité. Personne n'a encore proposé un Grenelle des banlieues (il fut en 2007 question d'un Plan Marschall mais l'aide américaine tarde manifestement à venir), le Grenelle des retraites n'a pas eu lieu et les partenaires sociaux peinent à enclencher le Grenelle du dialogue social. Comme dirait De Gaulle, sauter comme un cabri en criant Grenelle, Grenelle, cela ne fait guère avancer les choses. Et peut être faut-il se souvenir de ce que furent les accords de Grenelle : une augmentation du SMIG (ancêtre du SMIC) de 30 %, une hausse des salaires moyens de 10 %, la reconnaissance des syndicats dans l'entreprise, la réduction de la durée du travail, l'assouplissement des conditions d'accès à la retraite, une grande négociation sur l'emploi, l'engagement d'une négociation sur la formation professionnelle qui donnera l'accord de juillet 1970 puis la loi de juillet 1971...Bref, à peu près exactement l'inverse des tendances actuelles, ce qui confirme que plus on utilise le mot et moins on voit la chose.

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Si l'appellation de Grenelle est restée, c'est parce que le Ministère du Travail, lieu des négociations, a son entrée au 127 de la rue de Grenelle. Mais le bâtiment fait l'angle avec la rue Talleyrand. Vous vous souvenez ?  l'ancien  évêque qui nationalisa les biens du clergé. L'Eglise cria à l'apostat. Et pourtant ! en prévoyant que les biens appartenaient à l'Etat, ils furent ensuite transférés aux communes en grande partie,  Talleyrand, certes avec l'aide du Concordat, inventa un nouveau mode locatif dont l'Eglise tire toujours profit : le curé est le seul, ou quasiment, à pouvoir user du lieu, mais la charge de l'entretien revient à la collectivité publique. Voici un nouveau mode d'accord : celui qui conduit à faire exactement le contraire de ce que l'on annonce. Mais vous voyez l'effet si un dirigeant se mettait à réclamer un Talleyrand des retraites ou de la fiscalité !

Pour mémoire, les accords de Grenelle : Accord_de_Grenelle.pdf

02/11/2010

Fidélité indépendante

Pendant 70 ans, André Kertesz a pris des photos, ne s'interrompant que peu de temps avant sa mort, à 90 ans en 1985. Kertesz, juif hongrois, a traversé le siècle. Cette exceptionnelle longévité a fait de lui le référent des plus grands photographes du XXème siècle : Cartier-Bresson, Brassaï, Doisneau, et bien d'autres. Cartier-Bresson dira à Capa : "Quoi que nous ayons fait, Kertesz l'avait fait avant". L'exceptionnel avec Kertesz est qu'il n'est pas catégorisable : portraits, scènes de rues, architectures urbaines, fragments de villes, cheminées parisiennes et new-yorkaise, célébrités, anonymes, images recadrées, corps déformés, esthétisme aux lignes épurées,...Kertesz aura passé sa vie à donner une phénomènale unité à des genres différents.

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De manière étonnante, en se tenant à distance du monde et des villes, en photographiant des ombres, des reflets, en ne jouant pas de proximité avec les gens qu'il photographie, Kertesz fait preuve d'une poésie humaniste rare.

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Le nuage solitaire qui se heurte aux gratte-ciels new-yorkais rend une humanité bouleversante. Comme ce bateau qui emporte tous les souvenirs de toutes les enfances de tous les adultes du monde.

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N'ayant jamais voulu transiger avec ses commanditaires ni trahir son regard, Kertesz connaîtra l'échec commercial et ne sera reconnu que très tardivement. Timide, mélancolique, introverti, Kertesz fait mais ne parle ni ne montre. Pudeur. Mais qui veut voir Kertesz doit le regarder avec Elisabeth.

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Il la rencontre en 1920 à Budapest. Se rend à Paris, se marie, avec une autre, divorce, revient et repart à Paris avec Elisabeth qu'il épouse en 1931 et qu'il ne quittera plus jusqu'à sa mort en 1977.

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Elisabeth qu'il semble ici protéger, avec bienveillance, alors que ce fut sans doute le contraire. Elisabeth dont la mort fut le drame de ses dernières années. Elisabeth qu'il continua à photographier, à travers un buste de verre.

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Buste qu'il posa sur le rebord de sa fenêtre et qu'il photographia longuement, loin de la rigide altérité des twins towers.

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Kertesz était indépendant, et fidèle. Il n'aimait pas être défini comme surréaliste et sans doute l'épithète ne lui convenait guère. Pourtant, il a incarné  à sa manière très personnelle les trois exigences dont André Breton  ne voulut jamais démériter : l'amour, la poésie et la révolte. Preuve qu'il est possible à toute époque, même les plus rudes, d'exister de manière personnelle, c'est à dire en étant présent à soi, présent à l'autre et présent au monde. Vous pouvez faire l'expérience vous même jusqu'au 6 février 2011 au Jeu de Paume.

01/11/2010

La main dans le sac

La réforme des retraites est donc votée et entrera progressivement en oeuvre. Conseiller social du Président Sarkozy, Raymond Soubie fut un des artisans de cette réforme qu'il tenta, sans grand succès, de vendre aux partenaires sociaux. Le vote intervenu, Raymond Soubie annonce qu'il cesse ses fonctions de conseiller et déclare sur Europe 1 qu'il va redevenir ce qu'il a toujours été : un entrepreneur. Il oublie de souligner qu'il a donné un dernier conseil au Président avant de se retirer : celui de le nommer au Conseil Economique et Social en tant que personnalité qualifiée. Il serait démagogique de souligner que les 3 700 euros d'indemnités viendront utilement compléter le niveau de la retraite de celui qui trouve juste et équitable que ceux qui sont entrés les premiers sur le marché du travail cotisent plus longtemps sans pour autant avoir de droits supplémentaires. Et surtout ce serait faire injure à un entrepreneur aux affaires prospères de considérer qu'il a besoin de cette source de revenu complémentaire.

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Alain Garrigue - La main dans le sac - 1998

En l'occurence, ce qui peut choquer et exaspérer en cette affaire, ce n'est évidemment pas le niveau de revenus de Mr Soubie. C'est la désinvolture persistante de nos dirigeants à ne voir jamais en aucun lieu et en aucune manière de conflits d'intérêts dans les cumuls organisés d'avantages considérés comme des dus. Cette candeur dans l'absence de morale est tellement inscrite dans la culture même de la classe dirigeante qu'elle est étonnée que la question lui soit posée. On ne saurait mieux justifier que chacun n'agisse qu'en fonction de ses intérêts propres, sans souci d'exemplarité ni de cohérence. Le souci de l'intérêt général résiste peu à l'épreuve des faits. La main est dans le sac, et elle compte bien y rester.